Franc-Maçonnerie au Maroc


        
Traité d'Amitié et de Reconnaissance Mutuelle entre le Grand Orient Arabe Œcuménique et le Grand Orient du Maroc 
En date du 25 Juin 2016 un Traité d'Amitié et de Reconnaissance a été signé entre le Très Sérénissime Frère Jean-Marc Aractingi , Grand Maître Mondial du Grand Orient Arabe Œcuménique  et le Très Respectable Frère Jamal Tlaty , Grand Maître du Grand Orient du Maroc au siège du GOAO en France .Nous souhaitons aux deux Obédiences, pérennité et plein succès !

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Le mercredi 22 février 2017, en soirée, une délégation d’une quin­zaine de membres de la Grande loge unie du Maroc (GLUM), emmenée par son Grand maître, ainsi que francs-maçons hauts gradés de la Grande Loge de France (GLDF), no­tam­ment Jean-Mi­chel Fé­dèle, Grand maître ad­joint, étaient in­vi­tés à un dîner privé au Sénat or­ga­nisé par Ber­nard Sau­gey, sé­na­teur Les ré­pu­bli­cains de l’Isère et an­cien Grand maître de La Fra­ter­nelle par­le­men­taire.

Dans quel but ?

Selon le journal L’Opinion du 24 février, la Grande Loge de France a reçu une délégation de la Grande Loge unie du Maroc (GLUM) le jeudi 23 février, dans le but de lancer en juin 2017 les « Grandes Loges Unies d’Afrique ».

« Une quin­zaine de membres de la Grande loge unie du Maroc (GLUM), emmenée par son Grand maître, se­ront reçus jeudi matin par leurs Frères de la Grande loge de France (GLDF), plus an­cienne et plus im­por­tante obé­dience fran­çaise avec plus de 900 loges ras­sem­blant 34 000 Frères », note le journal L’Opinion.

La GLDF est la plus an­cienne obé­dience maçonnique fran­çaise installée en Afrique. Sa présence débute en 1781 à Saint-Louis au Sé­né­gal sous le nom de « Saint-Jacques des vrais amis ras­sem­blés ».

Au Maroc, la pre­mière loge a été im­plan­tée en 1867 à Tan­ger, par Haim Ben-chi­mol.

La franc-maçonnerie s’est implantée depuis longtemps dans les plus hauts rouages marocains. L’encadré ci-dessous rappelle comment le Grand Orient de France y a également un long passé.

« L’ob­jec­tif de cette réunion entre la GLDF et la GLUM est de re­po­si­tion­ner notre stra­té­gie afri­caine et d’évo­quer la fu­ture créa­tion des Grandes loges unies d’Afrique sur le mo­dèle de la Confé­dé­ra­tion des Grandes loges unies d’Eu­rope », ex­plique le « vé­né­rable maître » d’une loge Marocaine, cité par L’Opinion.

Selon le journal, la Grande loge unie du Maroc est la seule obé­dience Marocaine à être membre per­ma­nent de cette confé­dé­ra­tion. Re­con­nue par la Grande loge de France, elle par­tage aussi le Rite écos­sais an­cien et ac­cepté (REAA), l’un des rites ma­çon­niques les plus ré­pan­dus dans le monde ».

Dans les pro­chaines se­maines, des francs-maçons français et marocains mè­ne­ront des mis­sions au­près de toutes les loges de rite écos­sais en Côte d’Ivoire, au Ca­me­roun, au Bénin, au Togo et au Sé­né­gal.





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           Loge  al Aqsa à Tanger

 






Le Sultan Moulay Hafid, Sultan déchu du Maroc est né à Fez en 1875.Franc-Maçon.
En 1920, le Sultan Moulay Hafid a été initié à Madrid par la Loge "Union Hispano-Américana N°379" du Grand Orient Espagnol. Il est passé Compagnon le 10 Octobre 1921 et Maître le 13 Mai 1925. 
Arrivé en france en 1927 il s'affilie à la Loge "Jean-Jacques Rousseau" au Grand Orient de France à Montmorency et demande aussi son affiliation à la Vénérable Loge"Plus Ultra N°452" de la Grande Loge de France à l'Orient de Paris.
Source: Les Cahiers de l'Orient, N°69
       Site emsomipy.free.fr/Maroc

 photocopie du manuscrit original  
  de la demande de Moulay Hafid:       








Mohammed V Sultan de 1927 à 1953 puis Roi du Maroc de 1957 à 1961. Franc-Maçon ?
Il est impossible d'affirmer avec certitude l'initiation du roi Mohammed V et de son fils le prince Moulay Abdallah, quoique leur humanisme en tout point conforme à l'idéal maçonnique semble étayer quelque peu ces rumeurs tenaces.
source: photo: casafree.com 



Ahmed Balafrej , Premier Ministre et Ministre des Affaires Etrangères , Franc-Maçon?

En 1956, Haj Ahmed Balafrej est nommé ministre des affaires étrangères du Royaume, le premier du Maroc indépendant. Sa première mission est la négociation avec l’Espagne de la libération de Tarfaya, et en 1958 il est nommé Premier ministre à l’issue de la démission du Gouvernement El Bekkay. En 1962, il retourne au gouvernement sous le règne de Feu SM le roi Hassan II pour diriger les Affaires Etrangères. Et de 1963 à 1972, le Souverain défunt le nomme son représentant personnel.



Ahmed Réda Guédira, Franc-Maçon 
( ici sur la photo avec le Roi Hassan II )

Ahmed Réda Guédira est né le 22 janvier 1922 à Rabat. Il a été l'un des conseillers les plus influents auprès du roi Hassan II, il a marqué la vie politique marocaine durant quarante ans. Il a occupé plusieurs fois la fonction de ministre. Sous le Gouvernement Bekkay Ben M'barek Lahbil, ministre d'État et ministre de l’Information et du Tourisme. Sous la présidence du conseil par le roi Hassan II, ministre de l’Intérieur et de l’Agriculture. Sous le Gouvernement Ahmed Bahnini, ministre des Affaires étrangères.
Il est décédé le 14 décembre 1995 à l’hôpital Hôtel-Dieu à Paris. Il a été marié à une Française, Christiane Duval.
source: Wikipédia



Moulay Ahmed Alaoui , Franc-Maçon

Moulay Ahmed Alaoui a été Ministre de l’Information et du Tourisme du Maroc le 27 mai 1960 lors du Gouvernement Mohammed V. Il a été reconduit au même poste le 26 février 1961. Le 2 juin 1961, il a été nommé Ministre de l’Information, du Tourisme et des Beaux Arts Conseil Hassan II, lors du remaniement ministerielle il a été nommé ministre du Tourisme, de l’Artisanat et des Beaux Arts. LE 13 novembre 1963, il a été nommé Ministre de l’Information, du Tourisme, des Beaux Arts et de l’Artisanat dans le Gouvernement Ahmed Bahnini. Sous le Gouvernement Maati Bouabid, il a été nommé Ministre d'Etat. Il a été reconduit au même poste sous le Gouvernement Mohammed Karim Lamrani et sous le Gouvernement Abdellatif Filali
source: wikipédia



Driss Basri, Franc-Maçon ?
Driss Basri (en arabe : إدريس البصري) (né le 8 novembre 1938 à SettatMaroc et mort le 27 août 2007 à Paris), est un homme politique marocain qui exerçait la fonction de ministre de l'intérieur sous le règne du roi Hassan II. Il est connu pour avoir été l'homme fort du roi et son bras droit.
 "Qu'en est-il du plus zélé des serviteurs de Hassan II, Driss Basri ? Serait-il lui aussi un "fils de la lumière" ? C'est ce que vient d'avancer, dans une interview accordée au Journal Hebdo, Mohamed Samraoui, ancien officier des services spéciaux algériens. "Driss Basri et le Général Larbi Belkheir, nouvel ambassadeur d'Algérie au Maroc, sont affiliés à la même loge maçonnique", soutient-il."
source: Wikipédia
           Les francs -Maçons au Maroc ( article de Nadia Benkacem)



Bouchaib el Kouhi, Grand Maître de la Grande Loge du Royaume du Maroc

Depuis 2001, la Grande loge nationale française (GLNF) a beaucoup de soucis pour rallumer les feux, en terre d'islam, des temples de ses "frères" franco-marocains. La première initiative a été conduite par Emile Ouaknine, avec le soutien de Yves Trestournel, secrétaire général de la GLNF. Un décret de la maison-mère a alors autorisé la création d'une Grande loge du royaume du Maroc (GLRM). Mais très vite Bouchaib El Kouhi est devenu le Grand maître de la GRLM avec l'homme d'affaires Lotfi Belhadj, comme "assistant Grand maître, chargé des relations internationales et de la communication" et M° Rachid Mekhouar, comme respectable "GM". Toutefois, à Cannes, lors des cérémonies du 90ème anniversaire de la GLNF, en décembre 2003, des "frères" mécontents ont obtenu que l'obédience mère suspende le décret de la GLRM. Désorientés (sans jeu de mots), environ 25 initiés, sur les 80 de la GLRM ont été "récupérés" par la Grande loge Française (GLF). Les autres frères de la GLRM n'en poursuivent pas moins leurs agapes sans la reconnaissance de la GLNF mais plutôt dans de bonnes conditions. Ainsi, il y a une quinzaine de jours, ils étaient très nombreux dans une tenue fermée au Méridien de Casablanca. On a même aperçu des "tabliers" anglo-saxons de très haut niveau? Des francs-maçons américains sont venus proposer aux "frères" marocains de leur construire un beau temple et ne plus se soucier des états d'âme des obédiences de Paris.

Selon "Maghreb confidentiel n°636 du 12.02.2004


On January 11, 2005, Mystic Valley Lodge was honored with a visit by the MW Grand Master of the Royal Grand Lodge of Morocco, Bouchaid El Kouhi, accompanied by a distinguished suite of Masons. From left to right are Wor. Kamel Oussayef, RW Ernest A. Pearlstein, Wor. Mark A. Tabbert, Grand Master El Kouhi, and RW Donald R. Denning, Jr.

source:mystic 
  
Histoire de la Franc-Maçonnerie au Maroc



L’implantation au Maroc : 1867 – 1922

Tanger, réside la doyenne des loges francophones dont l’allumage des feux ne fait qu’accompagner le mouvement en cours dans le Nord du Maroc, sous l’égide de l’obédience espagnole.

 

Dès 1867, Haïm Benchimol - drogman  la Légation de France, directeur de l’influent journal  Réveil du Maroc, directeur de la banque Transat, membre fondateur de l’Alliance Israélite Universelle et de l’Alliance Française au Maroc, correspondant des Compagnies Maritimes et de l’agence Havas - devient président fondateur de la loge maçonnique de Tanger, fondée par les juifs marocains "protégés" ou naturalisés Français. La loge connaît des fluctuations sensibles au gré des circonstances ; tantôt liée aux intérêts français, elle reçoit l’élection de  Crémieux comme un triomphe, tantôt elle est réputée plus proche de l’Angleterre. Quoiqu’il en soit, elle connaît un grand succès dans les milieux israélites tangérois. Elle agit comme un puissant facteur d’européanisation avec les autres loges, espagnoles, qui vont se multiplier. En 1876, elle est composée de 73 FF\ dont le premier initié Marocain, Mohamed Doukali. Si l’opinion publique et le consulat attribuent cette loge éphémère au GODF, en fait "L'Union 194" dépend de la GLDF.

 

  Il faur noter qu'en 1890  un Grand Orient du Maroc est créé sous l'impulsion des deux FF\espagnols : Philippe Cervera de Bavière et Philippe de Bourbon. En 1891 ce GODM disparaît et les quelques  FF concernés rejoignent le Grand Orient Espagnol. \

 

C’est en 1891 que "La Nouvelle Volubilis" loge du GODF apparaît, à une époque où la main mise sur le Maroc se renforce. Les loges, d'une façon générale, participent à cette pression grâce à leurs relations avec la presse en Europe. A Féraud, le consul Français en place qui défend la loyauté envers le Maghzen - c'est à dire le gouvernement marocain - les loges préfèrent la ligne du "parti colonial". Groupe de pression dont le porte-parole est le F:. Etienne député d’Oran ; sans oublier  J. Siegfried au Sénat, le Comité de l’Afrique Française du Prince d’Arenberg et l’Union Coloniale Française qui se définit elle-même comme un "syndicat des principales maisons françaises ayant des intérêts aux colonies". D’ailleurs, pour cette politique au Maroc, les ressources financières ne manquent pas, "le Printemps" de Jaluzot et la Cie Transat y pourvoyant largement.

 

    C’est dans ce contexte, très représentatif de la République opportuniste, qu’est née "La Nouvelle Volubilis", en souvenir de Volubilis, ville romaine construite entre Fez et Meknès. Nom pour le moins évocateur d’un retour impérial, économique et culturel,   dont "La Nouvelle Tamusiga", quelques années plus tard à Mogador, sera comme un écho.

    Fait notable de lcet intérêt porté à la Maçonnerie comme moyen d'ouverture vers l'Europe, en janvier 1892  sous le règne de Hassan I°  une "ambassade maçonnique marocaine" se rend en Espagne pour "demander d'initier le sulttan et cinq mille personnalités marocaines". Cetteambassade, en effet, s'inscrit dans une démarche globale qui fait qu'entre 1874 et 1888, ce sultan envoya huit missions marocaines d’études totalisant environ 350 personnes, dans les différents pays d ’ Europe et en Egypte.

L'acte d'Algésiras est signé, en 1906, et donne le contrôle de huit ports marocains aux gouvernements français et espagnols.

Dès 1907 à Casablanca  - où progressivement la pression française s’est concentrée - les prémices à la vie maçonnique se font bientôt  sentir. A cette date, certains FF\ sont déjà regroupés dans une loge "Casablanca 386" créée en pleine médina et affiliée au GO d'Espagne. Ces mêmes FF\ vont aider à former un "triangle" affilié au GODF, alors que le Maroc est poussé dans l’engrenage qui doit le conduire au Protectorat. La menace contre leur indépendance provoque chez les Marocains des actes d’hostilité à l’égard des étrangers.... En mars 1907, les troupes françaises occupent Oujda en réponse à l’assassinat du docteur Mauchamp à Marrakech...  En juillet, l’effervescence grandit tant à Casablanca que dans les tribus voisines à cause des travaux entrepris au port par une société française et de l’installation de contrôleurs européens de la dette auprès des douanes marocaines... En août, le consulat de France assiégé est dégagé par les marins du Galilée et du Chayla... Pourtant, ne doutant nullement de la pérennité de la présence française au Maroc, le millier d’Européens présents à Casablanca non seulement s’installe mais s’accroît rapidement. Avant même que le Protectorat ne soit imposé au Maroc, dans la logique de l’Acte d'Algésiras qui a imposé, dès 1906,  le contrôle du pays par les Européens. Ceci explique que les FF:., qui étaient trois en 1907, sont sept le 26 juin 1910 et passent du triangle initial à une loge : "Le Phare de la Chaouia".

Casablanca : Le nom "Le Phare de la Chaouia" est ici caractéristique du credo de l’époque, riche d'une certaine mystique humanitaire dont l’ampleur et la profondeur ne sauraient être sous-estimées, à savoir : "La présence de la France n’apporte pas seulement les conditions du développement matériel, les techniques modernes, les découvertes les plus récentes de la science, les moyens de lutte contre la maladie et la mort, l’hôpital, le médecin, la vaccination ; elle signifie aussi la fin des vieilles oppressions, des antiques tyrannies de l’exploitation de l’homme par l’homme ; elle signifie enfin la lutte contre l’ignorance et la superstition, en assurant par l’éducation le triomphe de la Raison". Tout cela rejoint un système d’habitudes européennes, aussi bien chez les républicains que chez les royalistes, chez les hommes de droite que chez ceux de gauche. Pour la grande majorité, d’évidence, existe la primauté de la civilisation européenne  "en vérité la seule civilisation". "Le Phare de la Chaouia" symbolise dans l’esprit de ses créateurs, représentatifs de toute une époque, les Lumières face aux Ténèbres !

 

Comme pour affirmer cet état d’esprit "civilisateur", trois loges au nom significatif sont créées sur la côte Atlantique : "Le Réveil du Maghreb" à Rabat, "El Bridja des Doukkalas" à Mazagan et "La Nouvelle Tamusiga" à Mogador.

 

Rabat, une vingtaine de FF:. procèdent à l’allumage des feux de la troisième loge du GODF au Maroc le 7 février 1918. Ils sont en concurrence avec la loge "Moulay Hassan 395" du GO d'Espagne, avant que les FF\ de cet atelier ne viennent les rejoindre, avec à leur tête le F\ Carette Bouvet.

 

Ces FF:. fondateurs de la loge rabatie "Le Réveil du Maghreb" sont les mêmes qui, dès le mois de mars de la même année, vont signer avec les casablancais la demande, adressée à Paris, pour la création à Casablanca d’un S\Ch\ - Souverain Chapitre - au grade de dix-huitième. Gestes révélateurs de certitudes optimistes au moment où, ici, toute une partie du Maroc est encore "insoumis" et, là bas, la France subit l’attaque de Luddendorff, en Champagne, offensive qui risque d’être fatale.

 

"Le Réveil du Maghreb", dans un tel contexte, est symptomatique d’un double acte de foi de la part de ses créateurs. Par sa mise en place, foi en la pérennité de la présence d’une France victorieuse là-bas et ici ; par sa dénomination, credo d’une promotion intellectuelle et morale du Maghreb - c’est à dire du Maroc - maintenu sous tutelle française.

 

Au demeurant, attitude également militante de cette vingtaine de FF:. regroupés dans un local bien modeste mais surveillé : "au moment de la sortie des tenues se trouvaient sur le trottoir d’en face des agents qui essayaient de nous dévisager et de nous reconnaître ; dans le but qui fut d’ailleurs atteint puisque, nous le sûmes, la liste des membres de notre jeune loge avait pu être établie et voisinait avec celle des gens suspects, dangereux et à surveiller. C’était l’époque de représailles administratives que plusieurs d’entre nous eurent d’ailleurs à subir et qui se manifestèrent par des déplacements de postes brusques et injustifiés...". Tableau révélateur de l’antagonisme manifesté à l’encontre de la FM\ par de nombreux administrateurs de la Résidence profitant, d’une part de la manifestation dans la France d’après-guerre d’un sentiment conservateur concrétisé par la Chambre bleu horizon, et d’autre part du désir de Lyautey d’éviter au Maroc l’implantation de sociétés philosophiques ou politiques métropolitaines.

 

En 1920, à Mazagan - redevenu El Jdida en 1956 après l’indépendance - les FF:. intitulent leur loge "El Bridja des Doukkalas", autrement dit "le fortin de la province des Doukkalas" en souvenir d’un passé évocateur. En effet, en 1502, les Portugais avait installé un fortin "El Bridja El Jdida" pour imposer leur présence. Donc, de la part des FF:., volonté affirmée de se maintenir. Mais dans un esprit que "la chapelle de l’Inquisition", où ils se réunissent, leur permet de préciser : "Au-dessus des misères que ces murs ont pu voir, la Franc-Maçonnerie maintiendra son pavillon de fraternité, égalité, liberté, générosité et paix".

 

Créée le 10 juin 1920, cette loge sera sensibilisée, dès ses débuts, au problème des rapports inter-obédientiels. L’année même de sa création, "El Bridja des Doukkalas" propose une association dont le premier article des statuts stipule : "entre tous les ateliers relevant des GODF, GLDF et Suprêmes Conseils de France et qui adhèrent aux présents statuts il est créé une association qui prend le titre de Fédération Maçonnique Marocaine" ; ce qui n’est pas sans alarmer le Conseil de l’Ordre à Paris.... Mais, dès l’année suivante, des transfuges vont créer la loge affiliée à la GLDF sous le nom évocateur de "Tit", petite capitale des Doukkalas qui s’était attaquée en 1515 à la jeune forteresse portugaise El Bridja. Aussitôt les rapports s’enveniment entre les deux obédiences, le Conseil de l’Ordre retrouvant là une affaire plus conforme aux schémas classiques métropolitains.

 

Mogador (Essaouira de son nom arabe), en 1920 encore et  toujours sur la côte Atlantique, s'ouvre "La Nouvelle Tamusiga". En référence au nom donné par les Phéniciens, lors du périple d’Hanon, à une rade fixée hypothétiquement par les historiens à Mogador. Ces Phéniciens qui, aux yeux des Européens, représentent l’antiquité source de civilisation et sur les traces desquels les Français reviennent pour sortir le Maroc de son long Moyen Age et opérer une sorte de Renaissance en plein XXe siècle...

 

Les feux de la loge sont allumés sous l’impulsion des FF:. Mercier et surtout Sandillon Ferdinand** qui a débarqué à Mogador dans les années 1890 pour le compte du groupe Jaluzot** après avoir été initié à Tanger, plaque tournante du fameux groupe en question. Sous l’impulsion également du F:.Regnault, déjà membre fondateur de la loge de Casablanca ; F\ dont les heurts sérieux avec la Résidence, en 1924, vont illustrer les difficultés souvent rencontrées par les FF:. du Maroc au sein de la communauté européenne tout au long du Protectorat. Sans compter l’hostilité manifestée par de nombreux cadres de l’administration et de l’armée avant la victoire du cartel des gauches en 1924, hostilité qui réapparaîtra par la suite chaque fois qu’une poussée vers la droite se fera sentir.

C’est à Mogador, aussi, que l’on découvre un F\du GODF assez particulier et qui mérite attention, en tant que personnage type, à plusieurs titres, de certaines "perspectives coloniales" de l’époque concernée : Zerbib Elie Théodore.

Né à Constantine, en 1843, fils d’un grand rabbin d’Algérie, Zerbib** s’installe à Alger comme libraire. Il est initié à Bélisaire et y reçoit la maîtrise en 1874. Sa présence, avec celle de  cinq autres israélites, témoigne de l’intérêt que porte le GODF à cette communauté. Certains FF\ se rappelaient sans doute le rôle qu’avaient joué les juifs depuis l’établissement des Français et d’autres allaient même jusqu’à penser que c’est par eux que l’on arriverait aux  musulmans ! C’est ce qu’avance avec insistance le F:. Crémieux : "Employez les juifs pour amener à vous les Arabes...". Crémieux qui obtiendra, avec l’appui de nombreux maçons, la naturalisation massive des juifs avec l’espoir donc qu’à longue échéance les Arabes suivraient.

Zerbib arrive à Mogador, en août 1875, où après une opposition forte à la Légation de France il devient aide politique du consul. C’est ce qui l’amène, le 28 janvier 1884, à recevoir Charles de Foucauld**  qui restera quarante cinq jours durant à Mogador profitant de l’hospitalité de la communauté israélite avant de se lancer à la découverte du sud marocain interdit aux "roumis". Voyage d’importance en matière de pénétration française au Maroc, à laquelle de nombreux juifs sont  favorables.

En 1886, marié à une Anglaise après la mort de sa première épouse Française et converti au protestantisme, Zerbib remplace le pasteur Guisbourg à la tête de la section marocaine de la "London Society promoting christianity amongst the jews". Le choc, grand pour la communauté juive de Mogador, est loin d’être anodin pour la Légation de France. En effet il est alors communément admis que celui qui porte la croix, en missionnaire, sur les terres lointaines y porte en même temps, explicitement ou non, le drapeau de son pays.

 

Vers 1915,  Zerbib devient doyen de la colonie européenne de Mogador : homme rebondi et joyeux, son hospitalité est légendaire. En 1916, logique avec lui-même, il se retrouve fondateur de la "Société de Géographie du Maroc". Or, il est patent que ces Sociétés de Géographie, placées au centre d’un réseau de plus en plus large, jouent le rôle de groupe de pression avec leurs ramifications à travers la France et l’Empire. Ces sociétés en outre disposent d’une presse qu’on peut qualifier de spécialisée et leur influence s’exerce de façon très sensible sur des publications d’une incontestable autorité comme La Revue des Deux Mondes. Au demeurant, pas plus les géographes que les découvreurs ne prétendent poursuivre leurs entreprises au nom des seuls impératifs d’une science désintéressée : les progrès de la connaissance de la terre doivent assurer à la France plus de rayonnement. Enfin, en 1920, Zerbib participe à la fondation de la R.L. "Woodrow Wilson n°479" de la GLDF à Mogador. Cette loge, au rite écossais,  draine aussitôt les éléments israélites en plus grand nombre que "La Nouvelle Tamusiga". Le même constat peut se faire un peu partout à travers le Maroc, l’argument du rite écossais - REAA - étant souvent avancé.

Au soir de sa vie, Zerbib une fois de plus s’avère être révélateur d’un problème de fond. En effet, il est certain que la laïcité militante du GODF a gêné nombre d’israélites plus à l’aise à la GLDF de ce point de vue. En se dépouillant de son caractère spiritualiste et en se mettant sous la seule égide de la Raison, le GODF s’est condamné à recruter uniquement parmi les agnostiques et les athées, très peu nombreux dans les communautés musulmanes et juives. Contradiction douloureuse pour de nombreux FF:. des loges GODF du Maroc qui aspirent justement à toucher en profondeur ces communautés.

En octobre 1920, disparaît ce personnage du "vieux Maroc" ayant, sa vie durant, symbolisé à la fois la promotion du juif algérien à la suite dudécret Crémieux d’octobre 1870, l’intérêt porté par la colonie algérienne à la pénétration française au Maroc, le rôle joué par des FF:. dans cette aventure, les méthodes de pénétration coloniale sous le biais de missions géographiques ou religieuses, l’importance de la communauté israélite dans l’ouverture du Maroc, enfin les rapports GODF-GLDF et leurs orientations respectives au Maroc.

Une fois assurée l’implantation sur la côte Atlantique, le Souverain Chapitre de Casablanca, qui joue un rôle prépondérant jusqu’en 1925 dans l’évolution du GODF au Maroc, s’intéresse aux villes de l’intérieur, récemment "pacifié", sur l’axe Maroc Atlantique - Oranie qui tient au cœur des Français d’Algérie. ..

A cette date où vient de se terminer justement la prise en main du Maroc utile, en attendant la suite, l’arrivée de nombreux fonctionnaires français, déjà initiés en France ou en Algérie, et l’amélioration des moyens de transports vers l’intérieur permettent la réalisation de ce projet maçonnique. D’autant plus que ces fonctionnaires, le plus souvent radicaux ou socialistes, ne voient aucun grief à formuler à l’encontre de cette implantation.

 

Les FF:. d’appartenance radicale admettent, à la suite d’Albert Sarraut, que la colonisation a pris le visage d’une grande œuvre de solidarité. Les FF:. d’appartenance socialiste retiennent que Jaurès a surtout multiplié ses critiques à l’égard des modalités de la politique coloniale mais qu’il a admis le principe du devoir de civilisation qu’impose aux sociétés européennes leur supériorité présente.

 

En 1922 donc, à Oujda, la loge "Prométhée" inaugure ses travaux en présence du TIF\Frère Bouty, pharmacien à Tlemcen et Conseiller de l’Ordre pour l’Afrique du Nord où l’Algérie forme la pièce maîtresse. Il peut paraître étonnant que cette loge d’Oujda ne soit née que si tardivement dans une ville où l’occupation française s’est profilée dés 1907. En fait, des triangles militaires animés par des FF\ militaires de carrière ont existé très tôt.

 

Mais les FF:. civils résidant à Oujda, pour la plupart originaires d’Algérie, avaient tendance à rejoindre les loges d’Oranie fort actives et très proches. C'est, à vrai dire, tardivement que les Oujdis ont regardé vers Casablanca. Ils estiment, comme ils l’écrivent au Conseil de l’Ordre en juillet, qu’entre Tlemcen et Rabat, soit sur une distance de plus de six cents kilomètres il est nécessaire de créer des loges pour les FF:. disséminés dans le bled immense. Et quand ils installent leur propre loge ils le font avec à l’esprit l’exemple prométhéen dont beaucoup en Europe font le principe de référence de "la civilisation humaniste face aux civilisations soumises aux dieux".

 

En 1922, également, c’est l'allumage des feux à Meknés, trois ans avant le soulèvement fomenté par Abd el Krim dans le Rif berbère tout proche et le départ de Lyautey. Une loge y prend son essor dans un temple installé dans la médina où vivent encore la plupart des Européens. Cette loge "L’Étoile du Zerhoun" doit son nom à une ride pré-rifaine qui barre l’horizon au nord de Meknés et où sont installées des tribus berbères.

 

Et c’est à Fez, en cette même année 1922, que l’effort de liaison Est-Ouest se parachève. En même temps que se confirme cet intérêt des FF:. pour les berbères avec le choix du nom de la loge fassie "L’Éveil Berbère".... Ce nom d’éveil berbère à Fez, dans la capitale de l’Islam, de l’Arabisme, c’est en soi tout un programme, une provocation. En effet, nombreux sont les militaires, les fonctionnaires, les FF:. pour qui "la renaissance du Maghreb" passe par l’assimilation. Or, à leurs yeux, cette assimilation ne peut réussir que si les berbères servent de lien et prennent, en quelque sorte, le relais de la communauté israélite sur laquelle avaient été fondés tous les espoirs une décade auparavant. Les FF:.  estiment, dans leur ensemble, que "malgré la propagande active de l’Islam le bloc berbère demeure ethniquement séparé des Arabes conquérants". C’est dans cette optique que sortira le fameux décret berbère, quelques années plus tard, et que la loge de Fez  choisit son intitulé.

 

Ainsi, les loges du GODF au Maroc jalonnent l’histoire de la pénétration européenne au Maroc à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. En outre, leurs noms sont révélateurs de l’optique des FF:. en matière de colonisation d’un pays qui ne sera entièrement occupé qu’en 1934.

 

Parallèlement la GLDF, elle aussi, met en place son réseau de loges sur l'ensemble du territoire avec des noms révélateurs de la même approche  du problème marocain : "Anfa Lumière" et "Renaissance" à Casablanca, "Soleil du Gharb" à Kénitra, "Aurore Fraternelle" à Oujda, "l'Avenir Berbère" à Taza. La seule différence avec le GODF réside dans le choix de noms d'hommes politiques :  "Woodrow Wilson" à Mogador et "Léon Gambetta" à Marrakech.

 

. Les Francs-Maçons et  Lyautey : 1925
 

 Dès 1914, alors que le protectorat est à peine mis en place, des escarmouches se produisent entre les Francs-Maçons au Maroc et Lyautey.  La première occasion est offerte par une épidémie de typhus... La petite médina de Casablanca ne peut plus loger tous les nouveaux arrivants européens et des embryons de quartiers neufs s’esquissent en dehors des remparts. Casablanca apparaît comme "un océan de cahutes, une sorte de banlieue indéfinie d’une grande ville encore absente".

 

Cette expansion s’accompagne d’une spéculation intense, tant dans l’achat des terrains que dans la construction. Mais cette fièvre de construire s’exerce dans le plus grand désordre qui ne laisse guère de place aux exigences élémentaires de la circulation et surtout de l’hygiène. "On fera les rues après", déclare un propriétaire. Les contemporains parlent de "Far West", ce qui vaut aussi pour l'ambiance.

 

Fiers de leur ville-champignon, mécontents du transfert de la Résidence à Rabat promue capitale administrative, alarmés par une épidémie sérieuse de typhus, les Casablancais vont se livrer à une petite fronde contre le pouvoir. Ils instaurent un comité de sauvegarde où le F:. Mespoulet se montre l’un des plus virulents, lors des réunions dans un café de la rue Provost, au point d’entraîner ses co-élus à se rendre  séance tenante chez le consul, éberlué d’une telle visite. Dès le lendemain,    le comité se met au travail d’une part en faisant assurer le balayage de la ville et d’autre part en rencontrant le colonel Guedon, commandant de la Place, pour lui demander un cordon sanitaire autour de Casablanca. Les membres de la commission paraissent aux yeux des Casablancais comme des sauveurs. Mespoulet s’est révélé un orateur plein de faconde, de dynamisme.

 

Aux premières nouvelles, Lyautey embarque à Rabat pour Casablanca. Mais apprenant ce qui se passe, furieux, il se fait transborder à Fédala, se refusant à débarquer dans une ville en révolution. Il envoie le colonel Targe qui, à peine arrivé, fait démolir à coups de hache les baraques du marché et renvoie en France deux des membres du comité.... Après quoi, Lyautey consent à venir à Casablanca où les magasins se ferment avec mention bordée de noir "Fermé pour cause de deuil de liberté" et où les murs se chargent d’affiches collées par les FF:. Chapon et Reitzer. Le comité obtiendra, tout de même, des crédits pour l’assainissement de la ville... Cette action aura surtout pour conséquence de renforcer la rivalité naissante entre la capitale administrative et la capitale économique. Rivalité que la FM\ n’évitera pas au sein de ses propres structures.

 

Dans sa tenue du 1er Avril 1914, la loge "Le Phare du Chaouia" décide de porter à la connaissance de toutes les loges du GODF "le coup de force militaire qui vient de se produire à Casablanca et qui a soulevé dans toutes les populations du Maroc une grosse et légitime émotion. Consciente du rôle que la maçonnerie doit exercer chaque fois qu’une atteinte est portée à la liberté individuelle et au droit de la liberté de pensée, la loge vous prie de bien vouloir vous rallier au vœu exprimé par ses membres".

 

En 1919, passé le douloureux épisode de la Grande Guerre, la loge de Casablanca reprend ses escarmouches. Il appartient au F:. Laffite, Très Sage du Chapitre appuyé par les FF:. de Casablanca, de manifester cette indépendance à l’égard du pouvoir.  Rédacteur en chef de  La Vigie Marocaine, journal fort lu au Maroc, il ne se gêne pas à l'occasion pour critiquer l'action de Lyautey. Le 16 octobre, un décret abroge la parité du franc avec le hassani, monnaie marocaine. Aussitôt la Chambre de Commerce réclame une enquête et démissionne pour appuyer sa revendication. En ville le numéraire disparaît, le hassani passe de la parité avec le franc à 160 en quelques heures, les magasins ferment. Les titres de certains journaux caractérisent bien la violence de l'attaque : pour  Les Annales Marocaines "gouvernement de l'imprévoyance"…pour l'Action Marocaine "faillite du Protectorat" pour la Vigie Marocaine de Laffite : le 17 "faillite ou trahison ?", et le 18 octobre "la honte !".

 

Le 25 octobre, le mouvement s'est développé. Une soirée est organisée par Laffite sous un chapiteau de toile. La salle est comble pour écouter François Pietri directeur des finances du Protectorat. Président des débats, Laffite demande le calme et le respect des orateurs. Et pourtant, si MeFayau, interprète de la pensée du F:. Chapon favorable aux thèses de Pietri, arrive à s'exprimer, par contre ce dernier éprouve les plus grandes difficultés à se faire entendre. Pendant ce temps, la banque d'État a été entourée d'un cordon de troupe, d'autant plus judicieux que certains opposants à Pietri proposeront en fin de meeting d'aller y mettre le feu. Un "comité des cinq", parmi lesquels Laffite et Chapon, est désigné par les commerçants pour présenter leurs revendications. De Kénitra, Rabat, Mazagan les protestations s'élèvent suivies de cortèges dans les rues. A Rabat, ce comité sera reçu, en l'absence de Lyautey, par  Urbain Blanc et Pietri. Pour La Vigie Marocaine, "le gouvernement n'a plus de volonté, le peuple gronde contre la Bastille de l'argent". Un second meeting a lieu au cirque Narva où les commerçants mécontents de l'action du comité des cinq, jugé trop conciliant, demandent d'adjoindre quinze membres aux cinq premiers ; le F:. Paradis est dans la liste. Des affiches "tous contre hassani" sont posées dans les rues. Dans  La Vigie Marocaine,  Paul Laffite vitupère Lyautey et sa politique financière ; il garde une influence prépondérante sur l'opération casablancaise.

 

Cette révolte atteint un tel point que le 11 novembre Clemenceau, dans son télégramme aux Français du Maroc, tient à rappeler que "à la suite du retour du Résident Général au Maroc, le gouvernement de la République, qui a décidé de maintenir le Général Lyautey dans ses fonctions, a toute confiance en lui pour prendre sur place toutes les mesures que nécessite une situation monétaire due à des causes générales qui pèsent sur le monde entier". Le 7 décembre, les démissionnaires des Chambres de commerce et d’agriculture de Casablanca sont reçus par Lyautey et décident de reprendre leurs fonctions. Finalement le mouvement n’aura pas abouti.

 

1924, c’est l’affaire de Mogador dans un climat d’opposition croissante à Lyautey. L’occasion est offerte par la crispation grandissante entre le Contrôleur Civil Cortade et les FF:. de la "La Nouvelle Tamusiga" de Mogador dont les préoccupations s’affichent dans leurs travaux successifs.  Du F:.Tazi : "les moyens propres à  assurer l’émancipation de la femme musulmane", du F:. Petrignani : "Réformez les prisons caïdales" et collectivement : "le Cahier de Revendications" contre le régime lyautéen présenté au Comité d’Action Maçonnique de Paris. Sur le plan profane, le journal hebdomadaire local du F:. Sandillon L’Étincelle  appuie l’action des FF:. engagés dans des groupements  profanes.

 

Dans ce climat tendu éclate l’affaire de Telmest, un triple assassinat sur la route menant à Safi. La presse au Maroc s’offusque du mode de rapatriement des corps à dos de mulet. Le VM\ Regnault, au nom de son Atelier, fait part de son indignation dans un rapport qui aboutit sur le bureau du Président du Conseil, ministre des Affaires Étrangères. Pendant l’été, le F:. Regnault est muté d’office à Kenitra  alors qu’il a droit au choix. Il dénonce auprès de Paris cet "acte  de force". Les FF:. se déclarent solidaires et s’élèvent contre le nombre de mutations autoritaires dont sont l’objet les Francs-Maçons à la même période ; ils récusent le rapport ministériel favorable au Contrôleur Civil  dans l’affaire de Telmest. Les loges du Maroc prennent fait et cause pour leurs FF:. de Mogador ; le départ de Lyautey est maintenant ouvertement réclamé, tant pour cette affaire que pour tous les griefs accumulés au cours des ans. Le Conseil de l’Ordre ne reste pas insensible à cette pression qui va s'amplifier avec la guerre dans le Nord marocain.

 

1925, c'est en effet la guerre du Rif qui est dénoncée par les FF:. du Maroc comme le résultat des provocations de Lyautey à l’encontre de Abdel Krim, dans le but de soutenir l’Espagne et le roi d’Espagne. Un rapport de "La Nouvelle Volubilis" de Tanger donne le ton : "la politique du Maréchal Lyautey est désastreuse pour la France et la Maroc. Cet homme est néfaste et son remplacement s’impose dans le plus bref délai". Ces critiques trouvent un écho favorable lors du congrès des loges du Sud-Ouest de la GLDF et aux Convents de la GLDF et du GODF en Septembre.

 

A Rabat, l'ordre du jour du premier congrès des loges  du GODF au Maroc résume les préoccupations des ateliers convoqués à cette occasion : 

 

" Représentation    des ouvriers et fonctionnaires au sein du Conseil du Gouvernement - Enseignement au Maroc - Suppression des régions militaires - Développement de la petite colonisation - Vie chère au Maroc - Classement du Maroc dans une nouvelle région maçonnique.... ".

 

-- La création d'un 3e collège électoral. Dès cette première question, concernant la participation des ouvriers et fonctionnaires, la politique lyautéenne est battue en brèche. En effet Lyautey déclare "j’ai réussi au Maroc parce que je suis monarchiste et que je me suis trouvé en pays monarchique. Il y avait le Sultan dont je n’ai jamais cessé de respecter et de soutenir l’autorité. Je ne suis pas pour la République... [Cependant] je l’ai servie activement, loyalement parce qu’elle est le gouvernement des meilleurs". Autrement dit, la République n’est acceptable que si elle est aristocratique.

 

Il souhaite donc une colonisation "capitaliste" formée de cadres de qualité, relativement peu nombreux, ne risquant pas de se prolétariser à la façon de cette Algérie qui à ses yeux représente l’antithèse de sa doctrine. Il ne veut pas de petits blancs, à l’esprit frondeur et revendicatif, susceptibles de contaminer les Marocains. Il n’accorde d’ailleurs aucune liberté politique aux immigrants dont la fonction est "non de revendiquer mais de travailler à la mise en valeur du pays". Il souhaite les maintenir dans un rôle purement professionnel et, si besoin est, consultatif car "dès qu’on entre dans les systèmes, les idéologies, on n’en sort plus". Aussi le Conseil du Gouvernement, créé en 1919, comme une sorte de conseil privé que le Résident se donne à lui-même pour l’éclairer, repose sur  une représentation professionnelle pour donner de simples avis en matière exclusivement économique. Il ne saurait être question de représentation politique avec droit délibératif, ce qui serait inconciliable avec les principes sur lesquels repose la souveraineté politique et religieuse du Sultan.

 

Façon de voir qui ne convient pas aux FF:. républicains de tradition et "tous d’accord pour la création du troisième collège électoral... conforme aux principes démocratiques que nous n’avons jamais connus jusqu’à ces derniers temps au Maroc.... Il est hors de doute que le gouvernement a intérêt à puiser ses renseignements dans un milieu plus étendu pour être éclairé plus sûrement. Il ne s’agit pas d’innover mais de faire comme en Tunisie... A notre avis le Conseil du Gouvernement devrait être constitué par deux sections : une française, l’autre indigène”. Séparation au demeurant conforme à la conception de Lyautey, hostile aux assemblées et aux conseils réunissant Français et Marocains, où ces derniers risquent d’avoir le sentiment de n’être que des figurants noyés au milieu d’Européens dont ils seraient incapables de suivre les discussions menées en langue française.

 

"Les membres de la section française seraient élus par les commissions municipales et les conseils régionaux, à créer, formant un seul collège électoral. Seraient électeurs tous les Français de 21 ans au moins et éligible tout électeur de 25 ans révolus, sauf les fonctionnaires ou employés d’État ; les élections auraient lieu au scrutin de liste... La dissolution ne pourrait être prononcée que par le Gouvernement Français et non sur simple arrêté motivé du Résident Général... L’attribution de ce Conseil doit être l’examen du budget de l’État... accompagné du droit d’initiative en matière budgétaire". Face à la conception lyautéenne respectueuse des structures monarchiques du pays, avec neutralisation politique des Européens, c’est réclamer la mise en place d’un embryon de système parlementaire avec droit d’intervention des Européens. C’est partir en guerre contre Lyautey et faire sien les propos de M. Dubois-Carrière, président de la Chambre de Commerce de Rabat, dés janvier 1924, qu’appuient les journaux Le Petit MarocainLa Presse Marocaine et La Gazette Financière Marocaine.

 

En effet, c’est d’abord remettre en cause non seulement le gouvernement central mais aussi l’administration des villes où les conseillers municipaux étaient désignés par l’autorité et présidés par les pachas,  plus celle des régions jusque là aux mains des caïds. Dans le sud du Maroc, Lyautey pousse son raisonnement jusqu’à mener une politique des grands caïds dont il attend qu’ils s’engagent, en échange de son appui, à maintenir dans l’obéissance les tribus sous leur contrôle. Lyautey ne sous-estime pas le danger représenté par la puissance accrue de ces barons féodaux, et des abus qui en découlent, mais il pense que "leur imposer sans ménagement un contrôle plus ou moins étroit serait provoquer des désordres graves... nous ne pourrions alors garder et organiser les immenses territoires, acquis à notre influence par le prestige de leur nom, que par la mise en œuvre de moyens militaires considérables et d’ailleurs impossibles à réaliser".

 

A cette politique les FF:. répondent : "nous ne  saurions trop nous élever contre le régime semi-féodal que nous avons trouvé au Maroc et dont nous nous sommes faits les protecteurs et les soutiens. Tous ces grands seigneurs marocains qui font braire d’admiration des romanciers en mal de couleur locale [les Tharaud en l'occurrence], se rendent compte de l’influence néfaste d’une instruction démocratique largement répandue. Et, pour garder les semi-royautés que nous leur avons créées, ils développent tant qu’ils peuvent l’islamisme dont ils recherchent le soutien. Ils jouent ainsi un double rôle : gardiens vigilants pour nous de la paix et de la sécurité, défenseurs aux yeux des indigènes de leurs droits religieux. Qu’étaient donc ces grands seigneurs avant notre Protectorat ? Peu de choses. Grâce à Allah, nous avons changé tout cela !... Il n’est pas dans le cadre de ce sujet de s’étendre sur les abus de toutes sortes, sur les fabors insensés perçus par ces chefs avec notre complicité silencieuse. Ah ! nous avons bien réussi à nous aliéner les masses ; nous leur avons préféré les caïds, les grands seigneurs de l’Atlas !". Le ton est donné, il restera pratiquement identique sur tous les sujets liés à l’aménagement du Protectorat.

 

C’est surtout remettre en cause jusqu’à la notion de ce Protectorat dont Lyautey rappelle avec force "qu’il résulte de son statut que nous ne sommes ni des départements français, ni une colonie française". En fait, dès 1912, Lyautey évoque le jour où l’Afrique du Nord sera indépendante, la séparation devant se faire sans douleur. Le 14 avril 1925, en pleine affaire du Rif, devant le Conseil de la politique indigène, Lyautey reprend son idée : "Il est à prévoir, et je le crois comme vérité historique, que dans un temps plus ou moins lointain, l’Afrique du Nord, évoluée, civilisée, vivant de sa vie autonome, se détachera de la Métropole. Il faut qu’à ce moment là, et ce doit être le suprême but de notre politique, cette séparation se fasse sans douleur et que les regards des indigènes continuent à se tourner avec affection vers la France. C’est la pensée avec laquelle je vis, qui me porte, qui est ma directive essentielle ; je veux nous faire aimer de ce peuple". D’où ses efforts pour freiner au maximum la tendance française à l’assimilation, à l’administration directe ou superposée ; comme le montre avec clarté sa fameuse circulaire, du 18 novembre 1920, dans laquelle il expose la nécessité et les modalités d’une politique de contrôle et d’association dans le respect des institutions établies.

 

-- La Colonisation. Le 5 décembre 1923,  Lyautey rappelle, devant l’Académie Française sa conception du peuplement, qui ressort de la même logique : "Nous avons trouvé dans la population paisible et spécialement agricole le premier et le plus efficace concours. Nous n’avons pu songer un seul instant à l’exproprier totalement de la terre qui lui appartient. ... A mesure que nous transformons les terres collectives en terres individuelles, comme nous accroissons la valeur du domaine de chaque membre de la tribu nous demandons en retour une cession à l’État d’une partie de la terre collective. Et c’est justement sur cette terre collective que nous créons des lots domaniaux pour en faire bénéficier  la colonisation française". La rigueur des charges imposées aux acquéreurs de lots de colonisation est la garantie jugée indispensable par Lyautey pour obtenir une immigration limitée et favorable aux détenteurs de capitaux, aux grosses sociétés, aux banques Pour qui veut bien comprendre ce système limitant les appétits des colons, la position de Lyautey est nette. Le Résident Général est décidé à ne pas pratiquer une politique de peuplement intensif. Il ne veut pas spolier les populations locales car il estime que "le Maroc n’est pas un pays vide, ses habitants sont encore relativement peu nombreux mais très prolifiques .. aussi le pays accroîtra sa main-d’œuvre agricole ; il porte en lui une réserve de peuplement dont il faut tenir compte". Raisonnement qui  conforte Lyautey dans son refus de faciliter la venue de petits blancs "inutiles, revendicateurs et politisés".

 

La réaction est vive et la presse ne se prive pas d’attaquer.  Le Petit Marocain, du radical-socialiste Mas, condamne cette politique qui "n’est ni d’assimilation, ni de substitution mais d’éducation" et son rédacteur Goulven, très sensible à la pression des Européens d'Algérie désireux de s’installer aux Maroc, réclame "à l’exemple de l’Algérie, une modification du régime de l’aliénation des terres domaniales" ... Dans La Gazette Financière Marocaine, Birot-Letourneaux argumente : "de l’aveu même du gouvernement, la culture européenne concerne 1.000 colons et atteint à peine 1,5 % des terres cultivables ; chiffre ridiculement minime eu égard aux 100.000 agriculteurs que l’occasion s’est présentée d’attirer".... La Presse Marocainedéclare que : "rien ne sera fait de durable, de sérieux, de favorable à notre influence, tant que la question agraire du Maroc ne sera pas résolue dans le sens d’un peuplement familial français".

 

Les FF:. - quant à eux - estiment que "leur expérience ou leur ancienneté coloniale leur font obligation sur la question coloniale de livrer sans ambiguïté toute leur pensée". Pour eux, "il importe d’aller jusqu’aux théories découlant de la notion de liberté et des droits de l’homme, telles que l’autonomie, l’émancipation et l’indépendance des peuples ayant atteint leur majorité économique, politique, morale et qu’au principe de l’individualisme colonisateur doit se substituer celui de la colonisation au nom de la collectivité universelle". Il importe donc que la Nation Française affirme "son droit de coloniser... soit sous forme de colonie d’exploitation, soit sous forme de colonie de peuplement, car la FM:. est convaincue de l’utilité sociale des colonies qui sont pourvues de richesses naturelles et de matières premières, dont les collectivités humaines ne sauraient être indéfiniment privées. L’exploitation de ces richesses ne doit pas impliquer l’exploitation des individus ou des groupements ethniques qui en sont les détenteurs originaires, sous réserve que la terre n’appartient qu’à ceux qui peuvent la féconder directement ou en organiser industriellement   la production. Il y a donc lieu de récupérer des terres que les tribus indigènes sont dans l’incapacité notoire et permanente de vivifier et de les attribuer d’une part à la colonisation d’exploitation là où elle est possible et à       la colonisation de peuplement là où elle s’impose".

 

Ayant ainsi pris parti, à l’encontre de Lyautey, pour la colonisation, les FF:. préconisent "que le gouvernement marocain se donne tout entier à la mise en valeur par une colonisation intensive. Que l’ère des concessions amiables aux personnes et aux puissantes sociétés soit définitivement close et que les plus grands efforts se portent spécialement sur la colonisation de peuplement négligée jusqu’à ce jour. Pour ce faire, il faut que soient créés dans la zone suburbaine des lots de 25 à 60 hectares, suivant la richesse des terres afin de permettre aux petits artisans, employés, ouvriers, fonctionnaires, commerçants et professions libérales de les acquérir et de fixer ainsi ces éléments dans le pays en les y attachant par l’amour de la terre". Le vœu est émis que "tout le domaine privé de l’État soit mis le plus  rapidement possible à la disposition de la colonisation avec des clauses de valorisation très sévères... que soient sauvegardées les surfaces nécessaires aux besoins des indigènes propriétaires, si rudimentaires que soient leurs procédés agricoles". C'est, en quelque sorte, appuyer la "portion congrue" envisagée dans le monde profane par les opposants à Lyautey.

 

-- L’Islam, autre sujet de fond où l’opposition est aussi nette. Lyautey en effet avoue en être arrivé "à regarder les religions les plus diverses comme autant de formes d’un même besoin et d’un même sentiment, adaptées localement et historiquement à ceux qui les pratiquent". Or, dit-il par ailleurs, "le Maroc est un pays religieux où par-dessus le marché le Sultan chef politique est en même temps le chef religieux.... Le Sultan est l’imam couronné, celui que tous les Musulmans du Maghreb, et même au-delà, regardent comme seul vicaire légitime de l’Islam sur terre". Aussi Lyautey ne s’est pas contenté de respecter jalousement le principat religieux du Sultan ; il a apporté son aide à l’organisation du pèlerinage à la Mecque ; il a cherché l’appui de l’Islam officiel et également des confréries religieuses, des  "zaouias" de saints locaux. Peut-être cette politique correspondait-elle à l’espoir chez Lyautey de voir le Sultan de Rabat reprendre à son compte le califat exercé jusqu’en 1923 par le Sultan de Constantinople ?

 

Cette compréhension à l’égard de l’Islam entraîne une vive réaction de la part des FF:. au Maroc, du GODF surtout, déjà très inquiets de l’essor des écoles catholiques. Ils regrettent que les Français se soient  faits "fourriers de l’Islam... Nous protégeons sous des buts dit-on politiques les chorfas que leur descendance directe du prophète met au-dessus des lois. Nous laissons toute liberté aux agissements de sectes religieuses ; nous soutenons de prétendus marabouts ; n’allons-nous pas jusqu’à faire bénéficier de subventions de l’État des œuvres uniquement religieuses comme la Karaouine... n’aidons-nous pas la construction de mosquées, même à Paris... Il serait plus digne de notre part de chercher l’amitié des masses indigènes incomplètement islamisées, que nous sacrifions aux appétits d’un fanatisme intransigeant. Au Maroc même, des partisans des Wahhabites de jour en jour plus nombreux, ont été reconnus à Fez ; le sentiment religieux s’est exacerbé à notre contact, embrasant même des groupes fort peu islamisés.  On peut dire qu’au bout de vingt ans de présence nous sommes à peu prés parvenus à islamiser un peuple qui ne l’était plus".

 

Pour les FF:., il s’agit de libérer le Marocain de l’emprise religieuse : "Il serait bon que le colon dans sa sphère se transforme en éducateur auprès des indigènes, ses voisins"…. "L’action de l’État doit s’exercer par la lutte contre l’oppression religieuse de l’Islam, par le développement de l’instruction... Nous aurions aimé plus d’écoles élémentaires pour toucher les masses... Nous voudrions des écoles et des classes communes aux deux races ; en travaillant, en s’amusant en commun les enfants apprendront à se connaître et à s’aimer... Il convient d’avoir un personnel enseignant parfaitement renseigné sur le milieu où doit s’exercer son enseignement et sur la mentalité de ses élèves... Convenons donc du danger qu’il y a à favoriser les écoles où l’instruction est donnée suivant la forme islamique, ces écoles coraniques qui se développent avec rapidité sous notre protection. C’est en effet dans ces écoles que se perpétue le cléricalisme musulman dans la mesure où l’immixtion des principes religieux est à la base de tout l’État islamique ; dès lors le cléricalisme contre lequel nous luttons en France n’est que piquette à côté du cléricalisme musulman".                   

 

Il arrive cependant que Lyautey et le GODF se retrouvent sur une tonalité voisine pour juger les réalisations ; même si, au départ, les motivations ne sont pas tout à fait semblables. Il en est ainsi pour :

 

-- La question sociale. Lyautey aspire à l’ordre social car, en bon élève de de Mun, il s’est "dès l’origine senti attiré par l’élite sociale et l’ouvrier, et aussi éloigné que possible des petits bourgeois envieux et médiocres chez qui se recrutent la plupart de ceux qui nous gouvernent aujourd’hui". Quand on lui demande à quel parti politique on peut le rattacher il répond sèchement "je suis social".

 

Les FF:. admettent que "l’assistance publique au Maroc est assez bien organisée depuis quelques années déjà... L’assistance médicale indigène précède la venue des colons et la formation des centres de colonisation.... Au début il y a, dans la région soumise, une organisation militaire et lorsque le militaire peut être remplacé par l’autorité civile l’organisation sanitaire est cédée au Protectorat et complétée, si nécessaire, par un pavillon à portée de l’infirmerie indigène pour que les mêmes services généraux servent aux deux. Le gouvernement n’a pas cru le moment venu d’aller plus loin en présence de l’afflux des initiatives privées européennes  qui dans ce pays ont donné un exemple admirable ; [sans oublier] les initiatives musulmanes et israélites... Il faut trouver des ressources !".

 

-- Les Phosphates. Cette concession à l’œuvre de  Lyautey se prolonge sur  la question des phosphates. Dans le monde profane l’opposition au maréchal a été violente en raison de son refus de concéder l’exploitation des phosphates à des sociétés privées. La Gazette Financière Marocainetémoigne de la hargne de ceux qui ne pardonnent pas à Lyautey d’avoir confié, par dahir du 7 avril 1920, l’exploitation à un Office dont l’État est le seul actionnaire. Sur ce point précis, apparemment Lyautey reçoit l’approbation  des loges marocaines pour qui "l’État doit exploiter directement par l'intermédiaire d'organismes spéciaux, tel l’Office des Phosphates, les richesses du pays et non des sociétés financières...". A vrai dire les FF:. sont trop heureux de marquer indirectement leur désapprobation à la main mise sur le Maroc par  la Banque du Maroc et  des Pays Bas de M. Finaly. L’un d’eux, le F:. Dunet de la GLDF, ira jusqu’à parler dans son livre La sanglante aventure marocaine, de tractations sur le Maroc entre Herriot et Lyautey par le biais de Finaly.  

 

L’opposition de la FM∴ à Lyautey n’est donc pas systématique bien qu’à  peu près totale. Qu’en est-il de Lyautey à l’égard de la FM∴ ?

 

Peut-être a-t-il gardé un ressentiment à l’encontre du GODF à propos de l’affaire des fiches où il avait éprouvé quelques inquiétudes. Par contre, il est certain qu’il n’aimait ni le général Sarrail, réputé Franc-Maçon, ni Joffre. Au Maroc même, on peut citer la mutation du F∴ Immarigeon, directeur de l’important Collège Musulman de Fez, sur ordre de Lyautey qui l’expédie à Oujda pour avoir sur l’enseignement au Maroc des idées nobles certes, mais non conformes aux siennes. On peut retenir la déclaration du  F:. Griguer, VM:. à Rabat en 1924 : "Quelques-uns uns des nôtres, cependant excellents maçons, hésitaient à venir prendre part à nos travaux par craintes de représailles administratives que plusieurs d’entre nous eurent d’ailleurs à subir et qui se manifestèrent par des déplacements brusques et injustifiés".

 

En fait, témoigne l’un des collaborateur de Lyautey, le F:. Hutin : "le maréchal Lyautey est monarchiste mais pas sectaire. Son attitude s’explique du fait qu’il ne reconnaît pas d’existence légale aux partis politiques au Maroc ; il ne les recevra jamais en que tel. Quant à la FM∴ il l’ignore et ses membres ne se manifestent pas en cette qualité. Si des mesures de déplacement  sont prises c’est parce que, comme pour Immarigeon, on s’est  manifesté contre des décisions de la Résidence jugées arbitraires en qualité  de membre de la Ligue des Droits de l’Homme ou de partis politiques. Donc, aucun ostracisme particulier à l’égard des FF:. qu’il met dans le même sac que les membres des partis politiques de gauche. D’ailleurs il n’admet pas davantage l’ingérence de l’église et met à la porte quelques franciscains ou jésuites qui ont essayé de convertir des musulmans au catholicisme". Cette méfiance explique qu’il soit très mal porté d’être Franc-Maçon.

 

L'autoritarisme du "proconsul" Lyautey fait que son départ est marqué, si l’on excepte les Marocains, d’une satisfaction quasi générale : tous les partis politiques tenus la bride courte, la colonisation avide de s’étendre, le haut commandement impatient de jouer le premier rôle dans le Rif. Les FF:. également, eux qui de toute part ont aspiré à son départ et l’ont réclamé au Conseil de l’Ordre.... De Tanger où ils écrivent "le départ du maréchal Lyautey devrait avoir lieu dans les plus brefs délais ; en effet le Résident Général serait favorable au roi d’Espagne, il faut agir de suite sur M. Herriot et demander le rappel du maréchal" ; à qui le Conseil de l’Ordre répond : "Nous tiendrons compte dans la plus large mesure de ces renseignements"... de Mazagan où ils  demandent  "de remplacer le Résident Général militaire par un gouvernement civil ne possédant aucun intérêt au Maroc"; à qui le Conseil de l’Ordre écrit : "la question est grosse mais nous devons envisager sa solution". Mogador, Rabat, Marrakech, Fez, Casablanca s’associent à cette pression. Attitude identique de la GLDF ;  parfois plus violemment sous la plume de Carette-Bouvet, inspirateur du virulent journal Le Cri Marocain, et de Dunet auteur du très critique La sanglante aventure marocaine.

 

Toutes ces loges et tous ces FF:. "désirent en effet une collaboration de plus en plus intime des conseils élus avec le gouvernement du Protectorat. Il n’est pas mauvais que du Maroc où pendant plusieurs années a régné une véritable dictature, parte l’idée d’une collaboration de la masse avec la chose publique". Le Conseil de l’Ordre finira par reconnaître que "il y a lieu de s’occuper de notre diplomatie à l’étranger pour que la République reflète dans le monde l’image vraie de notre pays... de remplacer le maréchal Lyautey par un administrateur civil républicain".

 

Dès lors, les Francs-Maçons au Maroc ne peuvent qu’applaudir la décision du Président  du Conseil Painlevé, "ce Franc-Maçon sans tablier", de mettre fin au commandement de Lyautey au Maroc.

 

Steeg et l'extériorisation : 1927

 

En 1926, le S:.Chapitre quitte son local de la cité Bendahan et récupère un temple plus grand en médina ; comme pour marquer l’aube d’une ère nouvelle. En effet, sur le plan économique, le Maroc sort de son marasme et l’expansion se maintiendra jusqu’en 1930. Sur le plan politique, Lyautey parti, Steeg est  nommé à la Résidence Générale où il a le bonheur de mettre un terme à la guerre du Rif.

 

Avec sa figure méditative et barbue d’universitaire, type même du cacique parlementaire armé d’un joli don d’expression, le nouveau Résident Général témoigne aussi d’un réel souci de "réaliser", d'être concret. Aussi dès le 13 octobre 1925, sur décision résidentielle, une réforme importante est apportée à la composition de  la section française du Conseil du Gouvernement. Désormais tous les éléments de la colonie française qui n’étaient pas encore représentés, c’est-à-dire tous ceux n’étant ni agriculteurs ni commerçants ni industriels, vont constituer un 3e collège. Ainsi se trouve satisfait le vœu de toute une partie de l’opinion française au Maroc et en particulier de la grande majorité des FF:. qui, en mars 1926, se déclarent "tous d’accord pour la création du 3e collège" comme ils l’étaient déjà sous Lyautey, mais alors en vain.

 

Les temps ont décidément bien changé. Alors que, jusqu’en 1925, les FF:. se sont surtout extériorisés dans les associations économiques ou dans les sociétés de bienfaisance, ce qu’ils continuent à faire d’ailleurs régulièrement , après 1925 ils vont pouvoir agir dans les partis politiques, plus tolérés que jamais, ou même directement en tant que représentants de la FM∴

 

Dès août 1925 se fonde à Casablanca, en réponse à celle de l’Action Française, la première section  SFIO sous la responsabilité du F:.Mespoulet, qui par ailleurs participe activement aux manifestations d’un comité, fort de ses 8.000 membres, contre la vie chère au Maroc. Moyen pratique de faire de la politique avant que les partis ne soient tolérés. En mars 1926, le F:. Roby, proviseur du lycée Lyautey à Casablanca, inaugure son université populaire, tandis que Mespoulet toujours lui, subit en avril l’attaque  de groupes de droite alors qu’il préside une réunion de la Ligue des Droits de l’Homme. Le Petit Casablancais, journal financier local, le prend à parti : "Jusqu’à maintenant nous aurions cru que M. Mespoulet pratiquait le communisme mais aujourd’hui, qu’il a lu partiellement Marx, il répudie indigné les théories de Moscou et revient à la SFIO"... et quelques jours plus tard  : "Mespoulet a beau aller tous les quatre ans aux  Congrès qui se tiennent dans son fief de Figeac, jamais encore il n’a été autorisé à briguer les suffrages de ses concitoyens... Il a sa place marquée dans ce 3e collège mais pas à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Casablanca". Cette activité politique intense pousse l’opposition entre les FF:. Mespoulet et Chapon au point de rupture.  Ce dernier, dans une lettre ouverte publiée par la presse, écrit : "Mespoulet ... vous êtes un démagogue ". Le Chapitre s’abstient prudemment de prendre parti d’autant plus qu’à partir de cette date Mespoulet s’absente, laissant Chapon maître du terrain. Cependant le Très Sage, président du chapitre, se voit obligé de rappeler qu’il "faut se serrer les coudes". Finalement ces tensions politiques seront surmontées au sein du groupe. Ce qui n’est pas toujours le cas dans toutes les loges, comme le prouvent la crise interne à Marrakech où les prises de positions politiques mènent au bord de l’éclatement.  

 

A Casablanca, l’unité préservée permet aux FF:. de suivre de prés la naissance des Jeunesses Patriotiques, prolongement de la Ligue des Patriotes du général Castelnau, organisme de lutte contre le bloc des gauches. Il "est décidé de pratiquer des Jeunesses Républicaines afin de combattre l’influence de la réaction sur la jeunesse".

 

En mars 1926, le second congrès des loges marocaines du GODF se réunit à Casablanca. Après avoir étudié "le travail du Franc-Maçon à l’extérieur", les délégués s’interrogent sur les méthodes aptes à "faire connaître les desiderata du congrès au gouvernement".

 

Le F:. Bouty, Conseiller de l’Ordre pour l’Afrique du Nord, répond qu’il y a plusieurs moyens à son avis : "Les communiqués à la presse - Les intermédiaires naturels que sont les FF:.assistant déjà au Conseil du Gouvernement par suite de leurs fonctions électives profanes - Une entrevue demandée au Résident Général pour lui faire connaître directement le point de vue de la FM∴"

 

Ces diverses suggestions, sur l'extériorisation, sont adoptées par le Congrès qui, in fine, décide donc d’envoyer à la presse le communiqué suivant :

 

"Le Congrès des Loges Marocaines du GODF, réunies dans le temple du Phare de la Chaouia, a émis les vœux suivants :

- 1) que soient créées des commissions municipales consultatives élues.... des commissions régionales consultatives élues... une commission générale consultative prés le gouvernement élue.

- 2) que le Gouvernement Marocain se donne tout entier à la mise en valeur du pays par une colonisation intense.

- 3) qu’une intervention énergique soit faite auprès du Gouvernent de la République française pour qu’une solution rapide soit donnée à l’affaire du Rif et pour que cesse cette effusion de sang".

 

Le 11 mai 1926, M. Steeg accorde une audience aux FF:. Griguer, président du Congrès, Gaudin et Sandillon premier et second vice-président, Tarriot secrétaire, Luppé vénérable de la loge organisatrice et Frit remplaçant Cazemajou absent. Au cours de cette audience, la délégation se plaît à dire au Résident Général, que chacun considère comme un F:. de  la GLDF : "Les FF:. du Maroc, qui avaient déjà appris avec joie, dés le premier jour, votre nomination à la direction des destinées de ce pays, sont heureux de vous renouveler l’assurance de leur profond et respectueux dévouement. Homme d’ordre et profondément attaché aux institutions républicaines, ils saluent en vous le fervent et probe démocrate qui a laissé dans tous les postes éminents qu’il a occupés, notamment à la tête de la colonie voisine, le souvenir d’un homme d’État, d’un administrateur juste et bienveillant. Monsieur le Résident Général, au moment où vous avez, semble-t-il, à réagir contre les manœuvres sournoises et déloyales des alliés de l’ancien régime, les FF:. se doivent de vous dire qu’ils sont avec vous et que vous pouvez compter sur leur entier dévouement..". Ce à quoi le Résident Général répond  "en remerciant la délégation de cette démarche et en assurant les FF:. de toute sa bienveillance".

 

Rançon de cette extériorisation, "une campagne anti-maçonnique se développe à travers le Maroc". En novembre 1926, une secousse importante ébranle les FF:. de Casablanca jusque là à l’abri de ce genre d’affaire. En effet, le quotidien L’Écho du Maroc commente les élections des officiers dignitaires "avec des précisions telles qu’il y a toute certitude que l’auteur de l’article a reçu des informations d’un F:. présent" :

 

"Au 4e collège - Réunion très importante, mercredi 3 courant, les FF:. élisaient leur vénérable. Théoriquement un seul candidat le F:. Luppé qui demandait à être réélu. Mais que d’intrigues autour de cette candidature et contre elle... Les élections se déroulèrent dans le bruit. Les soixante deux votants discutaient âprement... Un quidam qui passait par-là, sans scrupules, poussa la porte et passa la tête tout juste pour voir une buvette dressée... La séance pris fin vers les 11 heures du soir mais non la discussion qui continua véhémente dans la rue et ensuite au café des Arcades".

Luppé, après lecture de cet article in extenso, informe l’atelier que l’auteur  est un dénommé Palmas employé de banque, camelot du roi, et que le F:. indiscret reste inconnu. Il résulte de cette alerte que les FF:. décident de se montrer encore plus sévères au moment du recrutement.

Par contre, l’extériorisation n’est pas remise en cause un seul instant, bien au contraire. Il arrive même qu’un F:. soit amené à pondérer l’enthousiasme des congressistes - qui envisagent de "vulgariser le rapport sur l’évolution du Maroc par l’édition d’une brochure" - en faisant valoir que "une des clauses primordiales de l’Acte d’Algésiras est que jamais nous ne toucherons en quoi que ce soit aux questions religieuses musulmanes". Cependant, manifestation de cette volonté d'extériorisation, le congrès des loges au Maroc - après que le TIF\Mesguiche, du Conseil de l’Ordre, ait été reçu par le Résident Général - organise, en 1927, son banquet de clôture dans les salons des Services Municipaux avec environ deux cents convives.... En 1930, c’est dans la salle du Casino de Mazagan qu’a lieu le banquet de clôture, auquel participent les TIF:. Groussier, Savoire et Bouty, avec pour invités les personnalités les plus marquantes de la ville, les représentants de l’autorité, des corps élus et des groupements démocratiques... L’habitude prise, elle se perpétuera jusqu’à la guerre, chaque loge y allant de sa manifestation brillante.

Cette extériorisation, signe des temps nouveaux au Maroc, s'accompagne d'un renforcement des structures internes. Dès janvier 1926, sur les conseils du TIF:. Bouty, il est décidé de créer à Casablanca un Conseil Philosophique (Loge du 30e degré du rite écossais ancien et accepté). du nom de "Phare de la Chaouia et du Maroc" ; Chapon en devient le président tandis que Tarriot le remplace au poste de Très Sage du Chapitre.

Le Chapitre, ainsi renforcé dans ses perspectives, ne perd pas pour autant de vue les loges bleues [des trois premiers degrés] avec l’espoir de conserver auprès d’elles une certaine audience car les congrès réguliers à partir de 1925 vont donner une autonomie croissante à ces loges. Le Chapitre, progressivement, devient seulement un partenaire. C’est en ce sens qu’il appuie la demande, des loges auprès de Paris, de reconnaître le Maroc en tant que région maçonnique puisque ce vœu a été rejeté par les loges d’Algérie soucieuses de conserver leur influence sur le congrès d’Afrique du Nord.

 

La vie profane au Maroc voit la politique gagner du terrain. Évolution que Le Petit Casablancais analyse attentivement sous la plume de Georges Stévenin, un polémiste ne manquant pas de mordant. Journal financier qui représente d'une part les intérêts de la Banque de Paris et des Pays Bas, la publicité passant par un dispensateur occulte : le commandant Toussaint qui vit en ermite à Rabat. Journal qui représente d'autre part, à l’occasion, les options de l’évêché sous la signature d’Henri Duquaire. Le Petit Casablancais donc décrit, sans sympathie aucune, les progrès du parti socialiste en concurrence avec le parti radical socialiste qui viennent tous deux de faire leur entrée officielle au Maroc. On s’y émeut du télégramme envoyé au Résident Général, par les délégués du 3e collège, à propos de l’affaire Sacco et Venzetti..., des manifestations devant le consulat américain à l’appel de la Ligue des Droits de l’Homme et de la SFIO...., de conférences de Jean Longuet à Rabat et Casablanca "sur la paix mondiale dans un pays de conquête". Activités auxquelles participent, à titre individuel, les FF\ du Maroc.

 

Mais les FF:. ne s’impliquent pas seulement dans la vie politique. La notion de solidarité leur fait un devoir de s’occuper, à travers le Maroc, d’œuvres sociales. Dès 1915, à Casablanca, la Goutte de Lait, d’abord installée dans un local allemand réquisitionné, puis en 1930 dans l’ancien consulat de France... En 1920, c’est la Caisse des Écoles qui prend forme sous la présidence de Laffite pour fournir de la nourriture aux cantines scolaires et des vêtements aux enfants indigents... En novembre 1926, c’est au tour de "Pauline Kergomard" de voir le jour, réalisation reconnue d’utilité  publique comme préventorium en 1930.

 

Le F:. Tarriot se fait le champion de la Mission Laïque au Maroc. Dès 1922,  il développe le thème : "l’activité de la réaction cléricale, la lutte contre l’école laïque font nécessité de créer à Casablanca une section de la Mission Laïque"... Le 9 décembre 1932, La Vigie Marocaine annonce que l’inauguration de cet orphelinat "ouvert depuis deux mois à cent dix sept enfants... vient d’avoir lieu .. en présence du Résident Général Lucien Saint".

 

La solidarité est tellement chère au cœur des FF:. du Maroc qu’au Congrès des Loges Marocaines,  de 1928, on traite de "l’assistance publique et privée au Maroc". Or, à cette occasion, les FF:. CH:. de Casablanca - appliquant en cela leur souci d’être guide moral des loges bleues - sont pratiquement seuls à prendre la parole sur le rapport présenté par le F:. Tarriot. Le vœu finalement adopté demande "que les ressources pour l’assistance au Maroc soient fournies par un impôt, dit impôt d’assistance, prélevé sur le luxe et le superflu". Cette solidarité ne doit pas être réservée aux seuls Européens et, en 1930, les loges se penchent sur " les moyens propres à améliorer la condition des indigènes marocains spécialement par le développement de la mutualité indigène"... Autre sujet étudié la même année : "assistance aux enfants et vieillards tant au point de vue européen qu’indigène".

Cette poussée de l’extériorisation ne fait pas disparaître les problèmes de la vie interne, loin s’en faut.

 

L’analyse des comptes-rendus, du Chapitre de Casablanca et de ceux  des congrès successifs, permet d’appréhender une relation entre rythme économique du pays et fréquentation des loges :

 

1918-1920 essor économique, fréquentation en  progrès, travaux en loge étoffés.

1921-1924 marasme économique, fréquentation au plus bas, travaux inexistants.

1925-1930 expansion économique, fréquentation en progrès, travaux en nombre.

1931-1940 problèmes économiques, fréquentation instable, travaux irréguliers.

La même analyse amène à un autre constat,  concernant cette fois la nature des sujets traités, révélateurs des préoccupations des FF:. :         

La comparaison des listes de sujets traités, en Chapitre et lors des congrès de loges, fait apparaître quelques points communs comme "l’éducation maçonnique". Mais il est patent que les loges sont, dés leur installation et durablement, orientées vers les problèmes profanes alors que le Chapitre s’en dégage au fil des ans, sans les oublier totalement puisqu’il continue à s’interroger sur : "Le rôle de la FM∴ au Maroc". A ce stade, tout se passe comme si, après avoir admis certaines conclusions sur des sujets concrets en loges bleues, les FF:. CH:. s’efforcent d’approfondir leur pensée, de diversifier leurs connaissances sans pour autant perdre le contact avec leurs préoccupations initiales.

 

Au total, dans la vie des loges et du Chapitre, il faut distinguer au Maroc :

 

Une première période où, jusqu’en 1925, la recherche d’une coordination des loges par le Chapitre a été primordiale, avec imbrication des sujets...

 

Une seconde période, ouverte en 1925 avec le premier Congrès des Loges, qui est celle de la recherche - souvent difficile - d’une différenciation de degré sans changement de nature c’est à dire d’une autonomie affirmée dans un équilibre entre les partenaires que sont le Chapitre et les Loges.

 

Le Dahir berbère  : 1929-1930

Depuis les débuts il est bien entendu que pour les FF\ au Maroc : "la France doit affirmer son droit de coloniser ... car les colonies ont leur utilité sociale". En matière coloniale après la Grande Guerre, les grandes lignes de la pensée du GODF, conformes à celles de la GLDF, sont données dès le Convent 1920 pour l’enseignement et au Convent de 1923 pour l’ensemble de la question coloniale.

 

Au Maroc, il est souhaité d’une part que "la période des opérations militaires soit définitivement close" et d’autre part que "soient poursuivis la diffusion de l’instruction publique et l’enseignement professionnel strictement laïques ; que le statut des populations indigènes ou non soit nettement défini, clarifié, qu’une politique souple de large association soit appliquée aux indigènes en vue de leur assimilation progressive et complète".

 

Le Résident Général Steeg donnera en partie satisfaction à ces desiderata puisqu’il ralentira la pacification et accordera la représentation des Français au Conseil du Gouvernement.

 

Reste l’assimilation, qui va amener à l’élaboration  du fameux Dahir (Décret) Berbère. En effet, aux yeux des FF\, "malgré la propagande active de l’Islam, le bloc berbère demeure ethniquement séparé des Arabes conquérants.... Sans notre arrivée, Fès tombait irrémédiablement entre leurs mains... Nous avons coupé les jambes au mouvement berbère et cela n’a pas été la moindre cause de leur hostilité à notre égard. Cette hostilité s’est exaspérée quand ils se sont aperçus que nous voulions en plus les placer sous le joug de la loi musulmane ... Nous avons à racheter les fautes passées par une action pleine d’attention à leur égard : créons chez ce peuple, avide de connaître et d’apprendre, des écoles franco - berbères et non des écoles franco-arabes. Nous pouvons tout espérer des Berbères instruits pour contrebalancer l’influence du fanatisme musulman..."

 

Ce qu’exprime de façon explicite le Congrès des Loges du GODF réuni à Casablanca en 1928 

 

"1°- que notre politique vis à vis de nos protégés marocains tienne plus largement compte des différences ethniques séparant le bloc berbère des Arabes proprement dits"   

 

"2°- que cette politique assure la protection de la liberté individuelle de tous nos protégés en les affranchissant progressivement de l’oppression religieuse, de l’action néfaste des confréries ... que l’instruction soit répandue le plus largement possible dans le sens de la laïcité et de la gratuité".. Dans l’espoir de contribuer au rapprochement et à la fusion des différents éléments ethniques dans l’Afrique du Nord.

 

Espoir que manifestent en 1929 à leur tour à Rabat, d’abord le VI° congrès des Loges de l’Afrique du Nord, puis la XXXI° Conférence inter obédientielle des loges de l’Afrique du Nord. Cette Conférence, en présence du TIF\Le Foyer GM\ de la GLDF,  préconise: "la généralisation de la langue française... la lutte contre les déviations cléricales au moyen d’un enseignement laïque... des actions pour favoriser le rapprochement de tous les groupements ethniques dans les divers organismes (syndicats, sociétés mutuelles) et pour  tendre à assurer la justice française et éviter au Maroc, en attendant le régime de droit commun, l’éviction du droit coutumier berbère par le droit coranique...". Opinion du F\ Cordier, premier président de la cour d’Appel dans la vie profane, largement partagée par l’ensemble des FF\.

 

Un communiqué est adressé à la presse, avec l’accord des deux obédiences. Il y est souligné l’attachement des FF\ à la laïcité, à l’étude des moyens propres à favoriser le rapprochement des divers groupements ethniques de l’Afrique du Nord. Le dahir Berbère est en gestation.

 

A cette action des Francs-Maçons en direction du monde berbère s’ajoute paradoxalement celle des milieux catholiques. En effet, en 1928, la conversion au christianisme - à Paris, d’un étudiant marocain originaire d’une grande famille bourgeoise de Fès - enthousiasme les esprits d’autant plus que l’évêque de Rabat fonde quelques espoirs de conversions en pays berbère. Là aussi l’idée fait son chemin que "les Berbères sont moins islamisés que les Arabes".

 

Lyautey, est-il avancé comme argument, avait bien fait admettre dès 1914 pour ces tribus  l 'existence de tribunaux particuliers qui avaient donné toute satisfaction. A cela près que Lyautey n’a, à aucun moment, eu pour objectif d’amoindrir l’autorité du Maghzen. Or, cette fois, il s’agit de tout autre chose ; il s’agit de créer des tribunaux coutumiers d’appel afin de consolider les tribunaux locaux et, en même temps, d’instaurer une justice pénale et criminelle s’inspirant des principes du droit français en dehors de tout contrôle du Maghzen.

 

C’est chose faite le 16 mai 1930 et La Vigie Marocaine, dans son éditorial du 3 juin intitulé  "Justice berbère", souligne que "le premier décret berbère date de 1914...cela permit au moins de conserver dans le calme  les tribus soumises....La question berbère est ensuite restée assez longtemps en suspend pour motiver des nombreux articles dont ceux de M. Le Glay et M° Surdon". Lequel, ce que ne dit pas La Vigie Marocaine, est un F\ très écouté sur ce sujet précisément.

 

Aussitôt, avec la protection de quelques conseillers de l’évêché et au grand dam des FF\,  les tribunaux coutumiers les plus proches des villes reçoivent quelques secrétaires kabyles convertis. Or l’émir Chébib Arslam, grand promoteur du panislamisme, vient s’informer discrètement à Tanger et Tétouan puis diffuse la terrible nouvelle de la "christianisation du Maroc". Les FF\, oubliant leur propre responsabilité dans l’aventure, rejettent la faute exclusive sur l’évêque de Rabat et ses amis.  C’est appuyer indirectement le reproche, que font des Marocains, de "Tachbir" chrétien, c'est à dire d’évangélisation. Car l’abrogation du dahir berbère devient un thème de revendication du nationalisme dont toutes les organisations, embryonnaires dans les milieux citadins et jusque là sans contact entre elles, vont se rapprocher. Pour la première fois sont offertes, à ceux qui se veulent conducteurs d’hommes, des masses populaires prêtes à les suivre ; en effet une atteinte à la religion est alors à peu près la seule idée-force capable de tirer de sa passive indifférence la population.

 

Rendus plus circonspects par ces réactions, les FF\ parlent, dorénavant, davantage de mutualisme comme facteur de rapprochement et d’assimilation ; ils souhaitent à cet égard  "une société de prévoyance unique". Car dans ce Maroc où le développement des villes isole de plus en plus les deux populations l’une de l’autre, les FF\ s’efforcent de garder le contact. Pour eux, la solution idéale reste l’école, l'enseignement "à donner dans des écoles mixtes et laïques, dans l’école unique !"

 

Ce programme  va à l’encontre des craintes de beaucoup d’Européens installés au Maroc qui ont peur "qu’en entrant dans nos lycées, en nombre assez important, les musulmans ne deviennent des concurrents pour leurs fils au moment même où les débouchés sont rares".… "c’est là de l’égoïsme profond" jugent les F.M.  "et dussions-nous en souffrir légèrement, nous n’aurions pas le droit de nous plaindre, car après tout il serait regrettable que les Marocains ne puissent obtenir d’emplois chez eux... C’est à ce prix que nous trouverons un écho dans le cœur de nos protégés et que nous hâterons l’heure où sera devenue une réalité la fraternité des peuples !"

 

 

 

La crise économique partie des USA n’a pas encore atteint l’Afrique du Nord, même si la dépression s’annonce à des observateurs attentifs. En fait l’Afrique du Nord est plongée dans les manifestations du triomphalisme colonial, ce que J. Berque a appelé "le faux apogée".

 

A Alger, on célèbre le centenaire de l’occupation française. C’est un déferlement de voyages officiels : "A Oran M. Loubet fut reçu courtoisement, à Alger M. Millerand froidement et M. Doumergue souleva les enthousiasmes", si l’on en croit La Vigie Marocaine.

 

A Carthage, s’ouvre en grande pompe le Congrès Eucharistique sous l’impulsion de l’archevêque du lieu  Mgr Lemaître. Les orateurs officiels se félicitent de l’œuvre accomplie parmi les jeunes filles musulmanes. On se félicite également que "La Nouvelle Église d’Afrique" soit en pleine croisade d’évangélisation.

 

A Rabat, c’est le Dahir Berbère du 16 mai qui marque l’euphorie du moment. Les uns espérant que les Berbères iraient "tout droit à une culture laïcisante. A certains égards ce qu’avaient tenté les premiers instituteurs en Kabylie". Les autres aspirant à leur conversion au catholicisme.

 

La Maçonnerie elle-même n’échappe pas à ce triomphalisme. Soit qu’elle pousse au décret berbère, soit qu’elle organise son Congrès des Loges d’Afrique du Nord à Alger, du 16 au 19 avril, "au moment des fêtes du Centenaire". A l’occasion de son déplacement au Maroc, Algérie et Tunisie, le SGC\ Savoire est accompagné par le Président du Conseil de l’Ordre Groussier : "Nous affirmerons ainsi l’union étroite et confiante, l’absolue communion d’idées qui existe entre les deux plus hauts organismes de notre Ordre.."

 

A Mazagan, le 5 avril, les TIF\ Savoire, Groussier et Bouty félicitent le Congrès pour le  sérieux  et la compétence qui ont accompagné l’étude des questions sociales. Le soir, lors du  banquet blanc organisé au casino de Mazagan avec, signe des temps, les personnalités les plus marquantes de la ville, le TIF\ Savoire expose "pendant quarante cinq minutes, avec ampleur et courage, l’œuvre de la Maçonnerie" puis le TIF\ Groussier "se surpasse : fougueux, pétillant, incisif il soulève l’enthousiasme de ses auditeurs".

 

Sentiment de plénitude que devrait ressentir aussi le S\ Chapitre de Casablanca quand il reçoit les mêmes TIF\ , quelques jours plus tard, le 20 avril. Et, pourtant, le projet d’une création d’un second Chapitre à Rabat donne lieu à récrimination. Projet évoqué dès 1924,  longtemps esquivé par les Casablancais ou repoussé car ils estiment que "ce serait une erreur de disperser ainsi les forces des Ateliers des Hauts Grades". En 1929 les FF\ de Casablanca suggèrent que "le S\ Chapitre pourrait avoir plusieurs tenues annuelles à Rabat".

 

Proposition sans suite et, en mars 1930, Paris informe de la création d’un Chapitre à Rabat sous le titre distinctif "La Fraternité Marocaine". Aussitôt, protestations du Chapitre "Le Phare du Chaouia et du Maroc" qui s’élève contre l’absence de demande d’avis préalable auprès des Casablancais.

 

En avril, le TIF\ Savoire clôt le débat en précisant : "la création de ce nouveau Chapitre à Rabat s’explique par l’activité des nombreuses loges marocaines, l’activité des loges des obédiences étrangères, les distances qui séparent les diverses villes du Maroc".

 

Donc, l’essor même de la FM\ au Maroc a fait prévaloir la thèse des Rbatis. Tout comme une première fois en 1925 déjà, avec la mise sur pied d’un Congrès des Loges du Maroc, le  S\ Chapitre de Casablanca voit, avec l’existence d’un second Chapitre, son rayonnement relativement amoindri après 1930.

 

Désormais, la structure des Loges du GODF au Maroc se complète d’un Conseil Philosophique et de deux Chapitres. "Le Phare de la Chaouia et du Maroc" de Casablanca, avec le F\ Chapon comme inspirateur, sera davantage orienté vers les loges du Sud tant dans son recrutement que dans son action, tandis que "La Fraternité Marocaine" de Rabat, avec le F\ Cazemajou comme fondateur et animateur, couvrira la zone Nord. Les rapports entre les deux Chapitres se détendront, officiellement, dés 1931 au cours d’agapes équinoxiales où "après les discours d’usage, le F\ Cazemajou, dans un geste émouvant de fraternité, a demandé au F\ Tarriot, en l'absence du F\ Chapon, d’oublier, comme il oubliait lui-même, les dissentiments passagers qui ont pu les diviser un instant...". Le partage est entériné, officiellement ! 

Les problèmes internes  : 1931

 

Tandis qu’à Vincennes, sur les bords du lac Daumesnil, le Maréchal Lyautey et le Président de la République inaugurent  en 1931, "l’Exposition Coloniale Internationale", symbole du triomphalisme du moment, la crise économique s’installe au Maroc et brise la fièvre spéculative des années 1927-1930.

 

Ce Maroc de 1931 n’est pas encore entièrement "pacifié", la période 1926-1930 s’étant caractérisée par l’arrêt de la pénétration française. Les statistiques donnent toutefois : 415.000 km2, soit les 4/10e des territoires chérifiens ; 5.400.000 habitants dont 130.000 européens, c’est-à-dire deux fois plus que cinq ans avant. Cette colonie européenne, partiellement agricole, est essentiellement urbaine.

Sur le plan économique, Casablanca constitue le centre nerveux grâce à son port et à ses industries. La composition du Chapitre est instructive : bien que le Maroc soit marqué, depuis 1927, par un afflux de fonctionnaires avec l’essor de l’administration directe, le secteur privé garde la primauté dans la Franc-Maçonnerie.

Ce phénomène est observable, avec une importance variable, dans les loges du Maroc.  Les FF:. du secteur privé ont, en effet, une position primordiale en tant que Présidents dans les  Chambres de Commerce et d’Industrie : Chapon à Casablanca, Mohring à Taza, Barraux à Fès, David à Meknès, De Perreti à Rabat, Dupré à Mazagan, Lebert à Safi, Sandillon à Mogador, Barutel à Agadir, Du Pac à Marrakech.

La montée des fonctionnaires se fait sentir tout de même et va créer quelques tensions internes. Au 3e collège il faut noter seize maçons sur vingt-quatre délégués radicaux ou socialistes. Les divergences d’analyses sociales et politiques profanes vont avoir des prolongements en loge. La création du Chapitre à Rabat, capitale administrative, face au Chapitre de Casablanca, capitale économique, est exemplaire à cet égard.

Par ailleurs, les FF:. s’inquiètent de leur "recrutement actuel qui se fait dans une génération proche de la trentaine et presque toujours dans des milieux restreints, commerçants et fonctionnaires surtout... Nous connaissons les préventions des travailleurs manuels... Quant aux techniciens, la majorité s’abstient restant fermée à la culture philosophique... Les intellectuels se défient d'une association qu’on a présentée trop souvent comme n’ayant que des buts politiques".

Les musulmans sont absents, eux aussi. Les FF:. abordent le sujet en se partageant . Les uns estiment que "les jeunes turbans s’apprêtent à jouer bientôt dans la vie politique, économique et sociale de leur pays, un rôle auquel nous les aurons préparés... Le jour n’est peut-être pas éloigné où nous entendrons : le Maroc aux Marocains ... Ce serait l’honneur de la FM\ de mettre au point ces jeunes énergies, qui veulent se dépenser à tout prix, en les enrôlant sous sa bannière... Elle parviendrait ainsi à empêcher ou retarder des événements que certains esprits pessimistes veulent prochains". D’autres jugent fallacieux ces espoirs d’admission car "le rite musulman qui domine au Maroc est moins libéral que les autres rites pratiqués dans les pays voisins où la FM\ a fait quelques adeptes". Finalement, il va s’avérer que "ces jeunes turbans", d’abord écartés de la FM\ par des problèmes de langue, se détourneront de cet organisme de laïcité militante soit pour des raisons philosophiques soit par attitude politique.

Cependant le rapprochement avec les Marocains reste à l’ordre du jour, par le biais des questions sociales : "demander l’extension au Maghreb de toutes les lois sociales de la métropole"... "ne pas apporter de barrières trop restrictives à la circulation et au séjour en France de travailleurs indigènes"... "les syndicats devraient ouvrir leurs portes indifféremment aux ouvriers européens et indigènes". Idée qui passera dans les faits seulement vers 1936-37, malgré l’opposition de la Résidence Générale qui, dans son dahir du 24 décembre 1936, octroie le droit syndical aux seuls Européens.

La crise de la démocratie est un autre sujet de préoccupation : "cette crise est due à ce que le Parlement travaille sous l’empire de l’argent, à un manque de compétence des parlementaires".  

La défense de la République "qui est née de la FM\" reste le thème central. Cette République ne saurait être si elle n’était laïque : les sujets étudiés en loges y reviennent sous des angles divers.. "contre le cléricalisme"... "pour la morale laïque"... "pour la défense de l’école laïque"... "pour la fondation de la Mission Laïque à Casablanca".

La paix, enfin, demeure avec les sujets précédents un leitmotiv. Les FF:. du Maroc ne sauraient oublier qu’en juin 1917 s’est tenu à Paris un Congrès des Francs-Maçons, alliés et neutres, en l’hôtel de la rue Cadet pour parler de la future S.D.N. Dès 1925, les Casablancais demandent que "l’école en France et en Allemagne s’abstienne d’exalter la haine et le nationalisme.. et qu’elle dispose les élèves à vouloir par-dessus tout la paix !".

Ces thèmes, discussions et conclusions de la FM\ au Maroc, correspondent parfaitement à l’optique du GODF en France puisque le TIF\ Estèbe, président du Conseil de l’Ordre, donne un remarquable coup de chapeau en plein Convent  "Au Maroc, le dernier-né à la vie maçonnique, le benjamin de notre famille.... jusqu’à ce jour, sous des Vénérables divers, il n’est pas un problème social, politique, humain, de notre expansion marocaine qui ait laissé nos FF\ indifférents....Un jour [les Marocains] s’intégreront spontanément à la Nation Française dont la Loge leur aura montré d’abord le vrai visage, toute de raison créatrice et de fraternelle équité... (Applaudissements du convent)".

 

Les rapports inter obédientiels sont régulièrement à l'ordre du jour.

Le rapport avec la GLDF se révèle être un des problèmes le plus constant sur le plan purement maçonnique. L’espoir d’après guerre d’un rapprochement inter obédientiel soutient certains FF:. tandis que d’autres au contraire sont circonspects.

En 1920, déjà, est proposé par un groupe de FF:. un projet de statut de trente trois articles, dont le premier stipule "entre le GODF et la GLDF il est créé une Fédération Maçonnique Marocaine"....

Pourtant, en 1921, le S\Chapitre de Casablanca doit se pencher sur "les incidents provoqués par l’installation d’une loge de la GLDF à Mazagan"...

En 1922, la signature, par les deux obédiences, de la déclaration des principes du Congrès International de Genève détend les relations au Maroc. Une correspondance s’ouvre entre les S\ Chapitres "Le Phare de la Chaouia et du Maroc” du GODF et "Tit Anfa" de la GLDF qui vient d’allumer ses feux en présence du F:. Chapon délégué par le GO. Ce qui n’empêche nullement les FF:. du GO de rester vigilants sous la pression du F:. Cazemajou qui rapporte "les agissements de la GL pour créer dans toutes les villes du Maroc des At:." et qui fait connaître son avis "sur les procédés de recrutement et les augmentations de salaire à la loge Anfa Lumière de la GL à Casablanca".

En 1923, les TIF\Mille et Cournaud, de passage au Maroc, se documentent "sur les méthodes de recrutement et sur les modes de manifestation d’amitié maçonnique des At:. de la GL", à qui d’ailleurs il est reproché d’initier cette même année de Peretti, directeur de L’Echo du Maroc et président de la Ligue des Droits de l’Homme "bien que refusé par la loge du Phare de la Chaouia".

En 1924, l’espoir d’améliorer les contacts s’estompe, Paris informant que "les garants d’amitié ont été retirés du Suprême Conseil de France". Dès lors "les rapports sont officiellement rompus au Maroc".

En 1928, la question se pose des visites autorisées à des FF:. de la GL. Si les Casablancais, autour de Chapon, sont favorables, à condition "de réciprocité bien sûr", par contre les Rbatis, autour de Cazemajou, sont plus réticents voire opposés. Les événements se chargent bientôt de donner des arguments à ces derniers.

En effet, en 1930, le GODF rompt les relations tout en se déclarant favorable au principe de l’unité maçonnique française, sous les auspices de l’Association Maçonnique Internationale. Le débat, alors, devient vif au Maroc entre les tenants de relations maintenues sur le terrain et les FF:.favorables à la rupture.

En 1932, le F:. Tolila fait connaître qu’il a "consulté différents FF:. de la GL et notamment Penel et Dunet. Il ne croit pas à une union possible mais à une collaboration ... très large par la fréquentation assidue des FF:. des différents Ateliers les uns chez  les autres". Parmi les sceptiques se retrouvent Sabalot et surtout Cazemajou qui, lui, propose au contraire "la création d’un bloc latin contre le bloc anglo-saxon".

A partir de 1935, la FM\ étant soumise à des attaques extérieures, le besoin d’un rapprochement se fera sentir à nouveau... En 1938, le sentiment dominant est que "la FM\ latine ayant pour ainsi dire disparu dans la tourmente dictatoriale... si le rapprochement ne se fait pas, le monde risque de revivre une période aussi troublée que celle du Moyen Age". Rapprochement symbolisé par la présence, à Alger, des TIF\Groussier et Dumesnil de Gramont à la 41e Conférence Inter obédientielle des Loges d’Afrique du Nord,  à la veille de la guerre.

En fait, les fluctuations au Maroc semblent liées aux hommes en place selon que le Conseiller Fédéral de la GL s’appelait Fernandez, Celu, Lebert ou Arrensdorf ; ce dernier seul franchement hostile. Les deux obédiences n’ont pas cessé de se rencontrer régulièrement tant à la base dans les Ateliers ou dans les associations profanes qu’au sommet lors des Conférences Inter obédientielles ; au point que GO et GL organisent leurs congrès annuels dans la même ville à la même date afin de pouvoir se retrouver facilement en Conférence Inter obédientielle.

Les sujets abordés prouvent amplement que l’une et l’autre obédiences sont très voisines dans leurs préoccupations et leurs conclusions... une fois le Grand Architecte mis de côté !

La GLDF de l’époque n’a pas l’importance du GODF et selon le TIF Dumesnil de Gramont son obédience "n’a pu ouvrir et maintenir que vingt neuf Ateliers sur le territoire immense de l’Afrique du Nord, et encore certaines de ces loges mènent-elles une vie précaire... l’Ecossisme n’est pas très florissant dans les trois régions".

Pour ce qui est du Maroc on peut répertorier à cette date : à Casablanca : "La Renaissance", "L’Evolution Fraternelle" et surtout "Anfa Lumière n°480"  - à Rabat : "La Conscience" - à Kénitra : "Le Soleil du Gharb" - à Taza : "L’Avenir Berbère" - à Marrakech : "Léon Gambetta" - à Safi : "Asfy" - à Mazagan enfin : "Tit". Soit un total de onze loges ; où l’on rencontre beaucoup d’israélites, peut-être plus à l’aise qu’au GO en raison du Grand Architecte de l’Univers.

Les relations avec le DH (Droit Humain) posent moins de problème, avec un Atelier unique "Minerve 207" à Casablanca. La vie intérieure est un peu somnolente, avec une quinzaine de participants. Cependant il y a, sur les colonnes, des sœurs de talent dont le rayonnement extérieur est certain : le docteur Broïdo admirée pour ses qualités médicales et humaines, la sœur Vieilly une syndicaliste chevronnée et perspicace dont l’Atelier fera son Vénérable en 1937, la sœur Chapon qui s’occupe activement d’œuvres de bienfaisance...

D’autant moins de problème que le courant féministe n’est pas absent au sein du GO, même si tous les FF:. n’ont pas leur épouse au DH comme Chapon ou la double appartenance comme Aresten.

Dès 1921, à Casablanca, ce courant "féministe", fait admettre "la reconnaissance d’Obédiences Maçonniques acceptant déjà des femmes"... et obtient "d'établir des relations régulières avec le DH". Cette attitude se prolonge sur le plan profane où le F:. Roustan, à la CCI (Chambre de Commerce et d'Industrie) de Casablanca, fait remarquer  que "la nouvelle législation, qui a pour objet de rendre les femmes commerçantes éligibles aux Chambres de Commerce, marque un moment de l’évolution d’une grande idée généreuse...".

Donc les relations avec le DH ne peuvent qu’être bonnes au Maroc et, en 1928, le F:. Nakache "après avoir indiqué, au nom de la FM\ mixte du DH que la femme a sa place dans la maçonnerie, termine en remerciant le GODF d’avoir conclu un pacte d’amitié avec son obédience".

Disposition d'esprit profonde chez les FF\de Casablanca. Au point que, en 1930, quand les rapports se tendent à Paris entre les deux obédiences, les FF\ maintiennent leurs visites au DH. Ce qui restera un état de fait, tout au long des années suivantes.

Les relations avec les loges espagnoles, sont aussi objet de discussions. Au Maroc, ni le DH d’Espagne, ni la GL Unie, dissidente de la GL Espagnole, ne sont représentés. Par contre la GL d’Espagne, centrée sur Barcelone et le GO installé à Madrid y ont des loges, mentionnées à l'occasion  par les loges françaises au Maroc.

Du GO d’Espagne les FF:. Français au Maroc mentionnent: à Tanger "Abdel Aziz n°246", "Samuel Guitta", "Africa" et "Morayta",  à Casablanca la loge  "Casablanca n°11"  annoncée à un moment de son existence sous le  n° 346. Toutes ces loges sont coordonnées par le S\Chapitre "Samuel Guitta" de Tanger.

La GL Espagnole est connue par les FF:. du GODF et de la GLDF pour sa loge de Tanger "Paz y Trabajo" et à Casablanca, boulevard d’Anfa, pour "Fiat Lux" l’Atelier le plus important de la ville par le nombre ; les FF:. visiteurs y sont accueillis avec fraternité  dans des locaux spacieux dotés d’une riche bibliothèque.

Dans ces loges espagnoles dominent de petits industriels et des commerçants, espagnols ou israélites. Nombreux sont ceux parmi les FF:.espagnols qui ont fait de la politique en Espagne et jusqu’en 1931 le climat dans les loges s’en ressent. Une fois la République en place, les loges, tout en restant anticommunistes, font un effort pour parler de sociologie, philosophie, histoire. Avec la venue de Franco en 1936, les réfugiés républicains vont faire réapparaître au premier plan les problèmes politiques dans les loges espagnoles au Maroc, très attentives aux événements de la péninsule ibérique.

Dans leurs rapports avec le GODF, la source de désaccord réside, comme pour la GLDF, dans les initiations.

Dès 1919, les FF:. de Casablanca observent que  les loges espagnoles "initient des Français souvent refusés auparavant  par les loges françaises. Ces maçons demandent ensuite à entrer dans la maçonnerie française". Suspicion qui n’empêche pas à Tanger "La Nouvelle Volubilis" de demander asile dans le temple espagnol.

En 1924, les FF:. espagnols se plaignent auprès du Conseil de l’Ordre de ce que "Le Phare de la Chaouia" les invite à sa fête solsticiale avec la mention "quoique la régularité de votre obédience soit contestée par la FM\ internationale". La réponse de Paris est apaisante :  "il semble que notre loge ait eu un mot malheureux et inexact" puisque les TIF\ Garcia du GOE et Estaba pour la GLE ont été reçus au Convent en tant qu’invités. Pour aplanir ces petites tensions, la proposition du Conseil de l’Ordre est entérinée par les loges au Maroc : dorénavant les FF:. seront initiés par les uns et les autres en fonction de leur langue maternelle.

En 1926, au Congrès des Loges Marocaines, "ovation est faite au F:. Sanchez de la loge "Casablanca n°11" du GOE, la plus vieille loge du Maroc français. Après que ce F:. , dans sa langue maternelle, ait fait appel à l’aide des maçons pour la fondation de la République espagnole".

Viendra le temps où les FF:. des obédiences françaises auront pour priorité de porter aide aux transfuges républicains, qui auront pu rejoindre le Maroc sous protectorat français, et d’oublier les griefs d’antan, sans commune mesure avec la gravité de l'instant.

 

 

Une politisation intensifiée : 1933

 

Les départs de fellahs de la campagne vers les villes se multiplient, alors que les offres d’emploi se restreignent. Les migrations, d’abord temporaires, deviennent des abandons définitifs ; les bidonvilles se développent autour des villes.

 

La situation économique préoccupe les FF:. au point que le S\ Chapitre de Casablanca s'interroge sur le contexte marocain et la mondialisation. C’est prolonger les discussions des loges  qui "reflètent toute la richesse de l’arc-en-ciel républicain. Les radicaux-socialistes s’y rencontrent avec les socialistes de toutes nuances et même des communistes...". Par contre c’est oublier, momentanément, les efforts du TIF\ Savoire qui voudrait que les Chapitres surmontent leurs préoccupations politiques au profit de sujets philosophiques.

 

Avant 1925, dans la mesure où Lyautey avait freiné l’émancipation des partis politiques au Maroc et avait fait l’unanimité contre lui, la FM\ marocaine avait donné l’image d’un bloc républicain soudé... En 1922,  "Le Phare de la Chaouia" adresse un vœu à la fois aux socialistes et aux radicaux en faveur "d'une loi d’amnistie pour les malheureux soldats ou marins qui expient dans les geôles républicaines un moment de faiblesse ou le crime de ne pas avoir des idées conformes à celles d’un gouvernement de réaction... Pour que les procès Caillaux et Malvy soient immédiatement révisés."... Les mutins de la mer Noire d’une part, les procès Caillaux, Malvy d’autre part, le partage est équitable !... En 1924, les élections du 11 mai ramènent une majorité de gauche à la Chambre. De toutes les loges au Maroc partent des motions enthousiastes dont celle de la loge de Fès : "Dans un hoquet la France a rejeté au ruisseau la Chambre du Bloc national, fêtons dans la joie cette délivrance". C’est l’époque où le parti radical profite de la venue de nombreux immigrants du Sud-Ouest, souvent radicaux par principe ou en obligés du puissant Sarraut. Aussi les premiers Ateliers sont-ils de tendance radicale : le F:. Chapon, autorité maçonnique et président de la puissante CCI de Casablanca, est lui-même président actif du Comité républicain avant d’en devenir Président d’honneur.

 

Vers 1925, le succès du Cartel des Gauches et l’arrivée de fonctionnaires plutôt socialisants donnent une nouvelle vigueur à la SFIO qui en août fonde une section à Casablanca en réponse à l’Action Française. En Septembre c’est au tour de Marrakech.... Le F:. Mespoulet a les honneurs du Petit Casablancais qui relate : "Congrès Socialiste Fédéral au Maroc de vingt cinq délégués.... Le Petit Marocain étale en grosses lettres l’événement... Mespoulet a déposé une motion qui tend à réprouver tout cartel avec le parti radical et à former avec le parti communiste le front unique du prolétariat". Ce qui n’empêche nullement la SFIO au Maroc d’accueillir dans ses rangs non seulement des communistes - souvent issus des PTT, des cheminots, du milieu enseignant - mais aussi des anarchistes interdits au Maroc tout comme les communistes.

 

Cet essor de la Gauche au Maroc entraîne un coup de semonce de la part des autorités qui profitent, en Février 1926 d’un "complot antimilitariste" pour inculper le F:. socialiste, de la GLDF, Carette-Bouvet, directeur du  Cri Marocain et ses amis Escouroux, Arrighi, Dalaguella, Champion. Les socialistes ont le sentiment d’être victimes d’une provocation à propos de la désertion de légionnaires à Marrakech. Finalement il y  a non-lieu.

 

En 1927, la mise en place de la SFIO est chose faite, aux côtés du parti radical. Elle va profiter des élections du 3collège, en Mai, pour faire la démonstration de son émergence à travers le Maroc.

 

A Casablanca, l’impact des partis de gauche est sensible. En premier lieu les  Roches Noires - quartier des cheminots, des pêcheurs  portugais ou espagnols, des maçons italiens - votent pour les socialistes.... En second lieu, le Maarif où le bloc "Algérien" - divisé entre Espagnols de l’Oranais, Français d’Alger et Italiens du Constantinois - retrouve son unité face à ceux de l’extérieur. N’ayant globalement aucune culture politique les "Algériens" sont attachés à leurs notables et au sport, d’où l’importance des FF:. Permingeat et Pelissard de la GL ; ce dernier, rédacteur au Petit Marocain du radical Mas, entraînera souvent les maarifiens vers les radicaux. Dans cette sensibilisation de l’électorat du quartier il reçoit l’aide des FF:. Arritvex, du parti radical et de la GL, Galliana, secrétaire du syndicat des PTT, Abella de la conservation foncière et homme de Vallabrègue... En troisième lieu, le Centre-ville où vivent les fonctionnaires qui sont partagés entre les radicaux et les socialistes arc-boutés sur les Amicales de fonctionnaires, autrement dit les syndicats. La colonie corse est très nombreuse ; or les Corses comme les Algériens ont l’esprit de clan. Ce qui explique que - souvent à contre courant de leurs sentiments traditionalistes sinon conservateurs - ils appuient le socialiste du GO, Mattei François, déjà fort du soutien des syndicats.

Couvrant tout Casablanca il y a le mouvement des Anciens Combattants et des Mutilés de Guerre. Son influence est grande et donne un relief important aux      FF:. Roby et Maire du GO, aux FF:. Carlotti et Parent de la GL qui sont à la tête du mouvement. Ayant une aussi large implantation, le mouvement de la Famille Française est influencé par le F:. radical Blanc. Enfin la communauté israélite fait confiance sur le plan politique au F:.radical Taourel.

Les FF:. sont donc présents à des postes charnières dans le débat politique. Par contrecoup de vives tensions apparaissent parfois en loge. En effet les radicaux, attachés aux principes de 1789, défendent avec passion la République, avec mesure la propriété privée et condamnent sans réserves la lutte des classes. Par contre les socialistes, sans rejeter l’héritage de Jaurès, ont une analyse  de plus en plus marxisante.

Si le Chapitre de Casablanca, surtout après le départ du socialiste Mespoulet, reste vers 1927 essentiellement radical, sensible aux arguments du F:. Chapon, par contre au niveau des loges la progression des idées socialistes oblige les FF:. radicaux à faire des concessions, dans la mesure où ils ne s’éloignent pas trop de leurs principes fondamentaux.... L’année 1928 offre un exemple instructif à cet égard : un prospecteur de la société belge d’Ougrée-Marihée découvre à Djerada du charbon. Aussitôt la SFIO dénonce la spéculation anarchique qui règne en la matière et réclame la nationalisation. Les loges, associant radicaux et socialistes, estiment de leur côté que "l’exploitation de toutes les richesses naturelles... celle qui nécessite des capitaux importants, doit être réservée à des organisme d’état et non à des sociétés financières, de façon que les bénéfices de cette exploitation profitent à la collectivité. Il convient sur ce point de suivre les principes admis pour l’exploitation des phosphates". Bel hommage à Lyautey, à posteriori !