L'Islam Initiatique



 L'Islam initiatique: Le Voyage Mystique du Prophète
par Jean-Marc ARACTINGI


De tout les songes rapportés par l’Ancien Testament , celui de Jacob à Béthel, celui de Joseph ou de Jessé, aucun n’approche la dimension initiatique du Mi’raj , le Voyage du Prophète Mohammed.

Cette  « Nuit de l’Ascension » (Laylat al Mi’raj) le Prophète Mohammed fut enlevé jusqu’au plus haut des Cieux et en revint.

Trois passages dans le Coran font allusions à cette expérience mystique.

Le premier passage se trouve dans la Sourate XVII (Le Voyage Nocturne) :

« Louange à celui qui a transporté, pendant la nuit, son serviteur du temple sacré de la Mecque au temple éloigné de Jérusalem, dont nous avons béni l’enceinte pour lui faire voir nos merveilles. Dieu entend et voit tout ».

Le second passage est dans la Sourate LIII (L’Etoile) :

« J’en jure par l’étoile qui se couche, /Votre compatriote n’est point égaré, il n’a pas été séduit. /Il ne parle pas de son propre mouvement. /Ce qu’il dit est une révélation qui lui a été faite. /L’énorme en force (1) l’a instruit, /Le robuste, après l’avoir instruit, alla se reposer./Il monta au-dessus de l’horizon,/Puis il s’abaissa et resta suspendu dans les airs./Il était à la distance de deux arcs, ou plus près encore,/Et il révéla au serviteur de Dieu ce qu’il avait à lui révéler./Le cœur de Mohammed ne ment pas, il l’a vu./Elèverez-vous des doutes sur ce qu’il a vu ?/Il l’avait déjà vu dans une autre descente(2),/Près du lotus de la limite(3),/Là où est le jardin du séjour./Le lotus était couvert d’un ombrage.L’œil du prophète ne se détourna ni ne s’égara un seul instant./Il a vu la plus grande merveille de son Seigneur./

(1)C’est-à-dire, l’ange Gabriel. (2) C’est-à-dire, durant son voyage nocturne à travers les cieux. (3) C’est l’arbre qui sert de limite au paradis.

 

Le troisième passage on le trouve dans la Sourate LXXXI (Le Soleil Ployé):

« /Que le Coran est la parole de l’envoyé illustre (1), /Puissant auprès du maître du trône, ferme, /Obéi et fidèle. /Votre concitoyen n’est pas un possédé. /Il l’a vu distinctement au sommet du ciel, /Et il ne soupçonne pas des mystères qui lui sont révélés. /Ce ne sont pas les paroles du démon poursuivi à coups de pierres. /

(1) L’ange Gabriel.

La traduction retenue est celle de M. Kasimirski, Paris 1884 du texte arabe neskhi copié en 1241 de l’Hégire par Muhammed Nur Al-Din


On peut résumer le Voyage mystique du Prophète ainsi :

Le Prophète Mohammed dormait à la Mecque lorsque l’ange Gabriel vint le chercher et le conduisit auprès de Burâq, sorte de jument ailée à face humaine. En compagnie de son guide, celle-ci le mena en divers lieux marquants de l’histoire de la Prophétie : à Hébron, à Bethléem et à Jérusalem. Ils rencontèrent dans cette dernière ville, Abraham, Moïse et Jésus qui accomplirent la prière musulmane sous la direction de Mahommed.

Puis ce dernier aurait subi la « purification du cœur » : Pendant son sommeil, les anges, le couchèrent sur le dos, ouvrirent son corps et lavèrent de ce qui s’y trouvait de doute, d’idolâtrie, de paganisme et d’erreur. Puis ils apportèrent un vase d’or rempli de foi et de sagesse qu’ils versèrent dans l’espace ainsi purifié. (cf: Harris Birkeland, The legend of the opening of Muhammed’s breast, Oslo, 1955).

Ensuite, le Prophète Mohammed put commencer son ascension des étages des cieux. A la porte de chacun de ceux-ci, Gabriel se vit demander son nom, celui de son compagnon et si celui-ci, était revêtu de la qualité de Prophète.

Ainsi admis, ils rencontrèrent successivement Adam (Âdam) dans le premier ciel, Jean le Baptiste (Yahya) et Jésus (Îsa) dans le deuxième, Joseph (Yusuf) dans le troisième, Enoch (Idrîs) dans le quatrième, Aaron (Hârun) dans le cinquième, Moïse (Mûsa) dans le sixième et Abraham (Ibrahim) dans le septième.

C’est là que le Prophète Mohammed put approcher du Trône d’Allah avec qui il aurait eu 70.000 entretiens concernant l’accomplissement de la prière rituelle.

Après cela, il redescendit sur terre et, à la Mecque, retrouva son lit encore chaud.

Ce Voyage est chez les Soufis, Ismaéliens et Alaouites (Noçeiris) l’ascension de l’esprit libéré des entraves du monde d’ici bas.

En effet chez les Soufis, toute une littérature hagiographique est consacrée à cet événement. Ainsi Al Ghazali (m.en 1111) raconte l’expérience céleste du Prophète qui aurait dit :

« Quand je fut porté au ciel, j’entrai dans le Paradis. Et dans le Paradis, je vis un Palais taillé dans un rubis rouge. Je pénétrai dans ce Palais. Je vis à l’intérieur un logis formé d’une perle blanche. Je pénétrai dans le logis et je vis au centre un coffre de lumière avec une serrure de lumière. Je dis à Gabriel (qui m’accompagnait) : Qu’est-ce que ce coffre et que renferme-t-il ? Il me répondit : Chéri de Dieu, ce coffre renferme un secret du Très-Haut qu’il ne confie qu’à ceux qu’il aime. Je dis : Ouvre-moi donc cette serrure. Il dit : Je ne suis qu’un esclave commandé ; demande à ton Dieu qu’il me permette (d’ouvrir). Je demandai (cela) au Très-Haut. Alors une voix envoyèe par le Très-Haut se fit entendre (disant) : « Ouvre pour celui que j’aime ». Et Gabriel ouvrit la serrure. Je regardai et dans le coffre était l’humilité et la pauvreté

Les Soufis ne font que revivre, à travers leur propre expérience et jusqu’au degré qu’il leur est permis d’atteindre, le voyage initiatique du Prophète.

Chez les Ismaéliens, plus précisèment, chez les Ikhwan al Safa (Les Frères de la Pureté) (cf ; planche du mois de Mai 2009 )  l’âme du Prophète a été instantanément transportée au haut du ciel. A leurs yeux c’est l’influx d’origine divine qui, traversant instantanément les sphères célestes, lui a procuré une vision exacte des mystères de l’inconnaissable. Ils évoquent l’évolution spirituelle des âmes humaines. Pour eux, l’ascension du Prophète préfigure le salut de toutes les âmes.

Dans un passage de leurs écrits ils associent au souvenir du verset 1 de la Sourate XVII, le verset de la Sourate LXXX (Al Mi’raj) qui mentionne l’ascension des âmes élues (anges) : «  les anges montent vers Lui en un jour d’une valeur de 50.000 ans ».

Ils célèbrent ainsi, la remontée des âmes, guidée à chaque millénaire par un prophète envoyé, jusqu’à la résurrection du 7ème millénaire. Arrivés à ce stade, ils s’écrient : «  Veux-tu ne pas dormir au début de la Nuit du Destin, pour voir l’ascension (mi’raj) au lever de l’aube, là où se trouve Ahmad à sa place glorieuse, parmi les rapprochés ? ».

Ils mettent ainsi l’accent sur l’aspect eschatologique du Mi’raj.

Quant aux Noçairites (Alaouites), le monde divin se présente comme une hiérarchie au sommet de laquelle on trouve une trinité dont l’élément le plus élevé est le ma’nâ.

Le ma’nâ constitue l’aspect supérieur de la divinité, il est identifié par Ali.

Du ma’nâ ont émané les deux autres personnes de cette trinité : l’ism, identifié à Mohammed et le bab, identifié à Salman el Farsi.

Ce qui donne le sigle A.M.S. prononcé « Ams ».

Ali est la Signification divine, le Ma’na, ou l’essence même de Dieu et Dieu dans son essence.

Mohammed, c’est le Nom divin, celui qui a donné existence à la Signification.

Salman al Farsi est la Porte divine, le Bab, l’accès à la Signification divine (le Ma’na) par l’intermédiaire du Nom (Ism).

Personne ne peut accéder à Dieu si ce n’est par son entremise et ne peut entrer chez Dieu si ce n’est en lui.

Chez les Noçeirites, le Voyage nocturne du Prophète est interprété comme le voyage de Salman (le Bab) et de Mohammed (l’Ism). Ce voyage est considéré comme l’ascension de Salman, vers le niveau supérieur, celui de Mohammed et son union mystique a lui.

Références : 

1) Secrets initiatiques en Islam et rituels maçonniques ; Jean-Marc ARACTINGI et Christian LOCHON ; l’Harmattan, 2008. 

2) Le Voyage initiatique en terre d’Islam sous la direction de Mohammad Ali AMIR-MOEZZI ; Peeters, Louvain-Paris, 1996. 

3) Le Voyage nocturne de Mahomet ; Imprimerie Nationale, Paris, 1988. 

4) Les Nousairites Alaouites ; Joseph AZZI, Publisud, 2002